En quittant cette scène, il se promena dans les cloîtres. Une porte qui communiquait avec un étage supérieur attira son attention. Il l’ouvre, et voit une autre porte au pied d’un escalier; mais retenu d’un côté par la crainte, et de l’autre, par la pensée des inquiétudes que son absence pourrait causer à sa famille, il retourne à grands pas à sa voiture, après avoir perdu les plus précieux momens du crépuscule, et sans avoir recueilli aucune information.
Quelques courtes réponses aux questions de madame La Motte, et un ordre vague donné à Pierre de marcher avec précaution et de chercher une route, c’est tout ce que son inquiétude lui permit de proférer. L’ombre de la nuit s’épaississait, renforcée par l’obscurité de la forêt, et il devenait dangereux d’aller plus avant. Pierre s’arrêta; mais La Motte, persistant dans sa résolution, lui ordonna de marcher. Pierre hasarde des représentations, madame La Motte supplie, mais son mari se fâche, commande, et finit par se repentir; car une roue de derrière montant sur la souche d’un vieux arbre, que Pierre n’avait pas aperçue dans l’obscurité, la voiture versa sur-le-champ.
Ils furent tous très-épouvantés, comme on l’imagine; mais personne ne s’était fait grand mal, et, après s’être dégagés de leur dangereuse position, La Motte et Pierre essayèrent de relever la voiture. C’est alors qu’ils reconnurent toute l’étendue de leur malheur. Une des roues s’était brisée. Ils se trouvaient dans un bien grand embarras, car non-seulement le carrosse était hors d’état d’avancer, mais ne pouvant le maintenir debout, il ne leur offrait pas même un abri contre l’humide fraîcheur de la nuit. Après quelques momens de silence, La Motte proposa de retourner aux ruines de l’abbaye, dont ils n’étaient encore qu’à une très-courte distance, de passer la nuit dans l’endroit le plus habitable, et de détacher Pierre au point du jour, avec un des chevaux pour chercher une route et une ville où l’on pût se procurer les moyens de réparer la voiture. Madame La Motte repoussa cette proposition: elle frissonnait à la seule pensée de demeurer si long-temps, pendant l’obscurité, dans un lieu aussi isolé que ce monastère. Elle cède à des craintes qu’elle n’ose ni envisager, ni combattre, et dit à son mari qu’elle aimait mieux rester exposée à la rosée malsaine de la nuit, que de se voir au milieu des ruines. La Motte avait d’abord éprouvé une égale répugnance à y retourner; mais, ayant triomphé de ses propres terreurs, il résolut de ne point se rendre à celles de sa femme.
Les chevaux étant alors dégagés de la voiture, ils marchèrent vers le bâtiment. Pierre, qui les suivait, battit un briquet, et ils entrèrent dans les ruines à la flamme des broussailles qu’il avait ramassées. Les lueurs lancées sur quelques endroits de la fabrique, semblaient en rendre la désolation plus solennelle, tandis que l’obscurité de la plus grande partie de l’édifice en rehaussait encore la sublimité, et préparait l’imagination à des scènes d’horreur. Adeline, jusqu’alors muette, jeta un cri mêlé d’admiration et de crainte. Une sorte d’effroi délicieux s’emparait de son âme, et faisait palpiter son sein. Ses yeux se remplissaient de larmes: elle désirait, mais elle tremblait d’avancer: elle s’appuya sur le bras de La Motte, et le regarda comme si elle n’eût osé le questionner.
Il ouvre la porte de la grande salle; ils entrent. Sa profondeur se perdait dans l’ombre. «Demeurons ici, dit madame La Motte, je n’irai pas plus loin.» La Motte montrait le pavé brisé et s’avançait: il fut arrêté par un bruit extraordinaire qui traversa la salle. Ils étaient tous muets... c’était le silence de la terreur. Madame La Motte le rompit la première. «Sortons d’ici, dit-elle; il n’est point de souffrance que je ne préfère à la sensation qui m’accable: retirons-nous à l’instant.»
La Motte, rougissant de la crainte qu’il avait involontairement manifestée, crut alors qu’il était convenable d’affecter une hardiesse qu’il n’avait pas. Il tourna donc en ridicule l’épouvante de sa femme, et insista pour la faire avancer. Obligée d’y consentir, elle traverse la salle d’un pied tremblant. Ils arrivèrent à un étroit passage, et les broussailles de Pierre étant presque finies, ils s’arrêtèrent pendant qu’il allait en chercher d’autres.
La lumière presque expirante, projetée faiblement sur les murs du passage, en augmentait l’horreur. Ce pâle rayon répandait une lueur tremblante à travers la salle, en grande partie cachée dans l’ombre, et montrait les lacunes du pavé, tandis qu’une foule d’objets sans nom ne s’apercevaient qu’imparfaitement au milieu de l’obscurité. Adeline, en souriant, demande à La Motte s’il croyait aux esprits. La question venait mal à propos, car la scène actuelle lui imprimait toute son horreur, et, en dépit de ses efforts, il se sentait gagner par une frayeur superstitieuse. Il était alors peut-être sur la cendre des morts. Si jamais il fut permis aux âmes de revenir sur la terre, n’était-ce pas l’heure et le lieu les plus convenables à leur apparition? La Motte ne répondit pas; Adeline reprit: «Si j’étais portée à la superstition»..... Elle fut interrompue par une répétition du bruit qui s’était déjà fait entendre: il partait du fond du passage à l’entrée duquel on se trouvait, et il se perdait par gradation. Tous les cœurs battaient, et chacun écoutait en silence. Un nouveau sujet de crainte s’empare de La Motte..... Ce bruit venait peut-être des brigands. Il ne savait trop s’il pouvait avancer en sûreté. Pierre arrive avec du feu; madame La Motte refuse d’entrer dans le passage; La Motte n’y était pas décidé; mais Pierre, plus curieux que poltron, offrit sur-le-champ ses services. Après quelque hésitation, La Motte lui permit d’avancer, et se tint à l’entrée pour attendre le résultat de la perquisition. Pierre disparaît bientôt dans la profondeur du passage. L’écho de ses pas, qui retentissait entre les murs, va en s’affaiblissant de plus en plus, et se perd enfin dans le silence. La Motte appelle Pierre en criant; mais point de réponse; à la fin ils entendent le bruit lointain des pas, et bientôt Pierre paraît tout hors d’haleine, tout pâle de frayeur.
Dès qu’il fut à portée de se faire entendre de La Motte, il lui cria: «Dieu merci, monsieur, j’en suis venu à bout, mais non sans peine: j’ai cru avoir affaire au diable.—De quoi veux-tu parler, dit La Motte?—Ce n’étaient que des corneilles et des hibous, continue Pierre; mais la lumière les a tous attirés autour de mes oreilles, et ils m’ont si fort abasourdi du battement de leurs ailes, que je me suis cru d’abord possédé d’une légion de lutins; mais je les ai tous chassés, mon cher maître, et vous n’avez plus rien à craindre.»
La fin de ce discours, jetant sur La Motte un soupçon de poltronnerie, il en est piqué, et se décide à entrer dans le passage, pour réhabiliter un peu sa réputation. Ils s’avancèrent alors gaîment, car, comme disait Pierre, ils n’avaient plus rien à craindre.
Le passage conduisait à une cour. D’une part, au-dessus d’un long cloître, se montrait la tour de l’ouest et une partie élevée de l’édifice; l’autre côté était ouvert sur la forêt. La Motte se dirige vers une porte de la tour, et la reconnaît pour la même par laquelle il était d’abord entré; mais il lui fut difficile d’avancer, parce que la cour était embarrassée de ronces et d’orties, et que le feu, porté par son valet, ne jetait qu’une lueur incertaine. Quand il eut ouvert la porte, l’horrible aspect du lieu reproduisit les craintes de madame La Motte, et força Adeline à demander où ils allaient. Pierre élève la lumière pour montrer l’étroit escalier tournant qui montait dans la tour; mais La Motte, remarquant la seconde porte, en tire les verrous chargés de rouille, et entre dans un appartement spacieux, dont le genre et le meilleur état annonçaient évidemment une construction beaucoup plus moderne que le reste de l’édifice. Quoique triste et abandonné, il avait peu souffert des outrages du temps. Les murs étaient humides, mais non pas dégradés, et les vitres étaient fermes dans leurs châssis.