Ils s’avancèrent dans une suite d’appartemens semblables au premier, en témoignant leur surprise de la discordance de cette partie de l’édifice avec les murailles écroulées qu’ils laissaient derrière eux. Ces appartemens les conduisirent à un passage tortueux, qui recevait du jour et de l’air par d’étroites ouvertures percées dans le haut de la muraille: il était terminé par une porte fermée d’une barre de fer. Ils l’ouvrent avec quelque peine, et entrent dans une chambre voûtée. La Motte la parcourt des yeux avec attention, et cherche à s’expliquer à quel dessein l’entrée en était défendue par une aussi forte barrière; mais il ne vit presque rien qui pût satisfaire sa curiosité. Ce logement semblait avoir été bâti dans les temps modernes, sur un plan gothique. Adeline s’approche d’une fenêtre qui formait une espèce de réduit, élevé par une marche au-dessus du pavé; elle fit observer à La Motte que tout ce pavé était incrusté de mosaïques; il en conclut que l’appartement n’était pas tout-à-fait gothique. Il s’avança vers une porte qui se présentait du côté opposé, il l’ouvrit, et se trouva dans la grande salle par où il était entré dans l’édifice.

Il s’aperçut alors que l’obscurité lui avait caché un escalier à vis, conduisant à une galerie supérieure, et en si bon état, qu’il semblait avoir été construit en même temps que la partie du bâtiment la plus moderne, quoiqu’on y eût affecté le style gothique. La Motte se douta bien que cet escalier conduisait dans des pièces correspondantes à celles qu’il avait trouvées au rez-de-chaussée. Il était tenté de les visiter; mais madame La Motte, qui se sentait très-fatiguée, obtint, à force de prières, qu’il suspendrait tout examen ultérieur. Après avoir délibéré un moment sur le choix de la pièce où ils passeraient la nuit, ils se déterminèrent à retourner dans celle qui tenait à la tour.

On alluma du feu dans un foyer, qui probablement n’avait pas dispensé depuis bien des années la chaleur de l’hospitalité. Pierre ayant étalé les provisions retirées de la voiture, La Motte et sa famille, rangés autour du brasier, se partagèrent un repas que la fatigue et la faim rendaient délicieux. Insensiblement l’assurance remplaça la crainte; ils se voyaient dans un endroit qui avait quelque chose d’une habitation humaine, et ils pouvaient rire tout à leur aise de leurs terreurs passées; mais, quand le vent ébranlait les portes, Adeline tressaillait, et jetait alentour un regard d’épouvante. Ils continuèrent quelque temps de rire et de causer joyeusement, mais ce n’était qu’une joie passagère, pour ne pas dire affectée; car le sentiment de leurs infortunes particulières assiégeait leur âme, et les plongeait dans la langueur et le silence du recueillement. Adeline éprouvait fortement l’abandon où elle était réduite. Elle réfléchissait avec étonnement sur le passé, et anticipait l’avenir. Elle se voyait dans la dépendance absolue de deux étrangers, sans autre titre que la commune sympathie du malheur pour le malheur: son cœur se gonflait de soupirs; ses yeux se remplissaient de larmes qu’elle retenait avant qu’elles allassent trahir, sur ses joues, un chagrin qu’elle croyait ne pouvoir manifester sans ingratitude.

La Motte rompit à la fin cette méditation taciturne, en ordonnant de renouveler le feu pour la nuit, et de bien clore la porte. Malgré la solitude du lieu, cette précaution parut nécessaire; elle fut prise au moyen de larges pierres qu’on empila contre la porte, car on n’avait pas autre chose pour l’assujettir. La Motte s’était souvent figuré que cet édifice, en apparence abandonné, pouvait être un repaire de brigands. Ils avaient, pour se cacher, cette retraite solitaire, et pour favoriser leurs projets de rapine, une forêt vaste et sauvage, dont les détours devaient embarrasser les gens assez hardis pour tenter de les poursuivre. Toutefois il renferma ses craintes dans son cœur, voulant éviter à ses compagnons les tourmens qu’elles lui causaient. Pierre eut ordre de faire sentinelle à la porte; et après qu’il eut attisé le feu, notre triste chambrée se rangea alentour, et chercha dans le sommeil une courte trêve à ses peines.

La nuit se passa tranquillement. Adeline dormit; mais des songes fatigans voltigeaient devant son imagination, et elle s’éveilla de très-bonne heure; le souvenir de ses malheurs s’éleva dans son âme: accablée de leur poids, elle répandit en silence un torrent de larmes. Pour les verser sans contrainte, elle s’approcha d’une fenêtre qui regardait dans la forêt, sur un espace découvert. Tout n’était qu’ombre et silence; elle contempla quelque temps cette scène ténébreuse.

Les premières et douces teintes de l’aube se montraient alors sur l’horizon, et se dégageaient de l’obscurité......... Qu’elles étaient belles, pures, éthérées! Il semblait que le ciel s’ouvrît à ses regards. A mesure que les nuances du jour se renforçaient, les sombres brouillards, vers l’occident, redoublaient l’obscurité de cette partie de l’horizon et dérobaient au-dessous l’aspect de la campagne. Cependant les teintes s’animent à l’orient; elles répandent au loin une tremblante lumière; enfin, de vives clartés embrassent toute cette région des cieux, et annoncent le lever du soleil. D’abord une étroite ligne, d’une splendeur inconcevable, surmonte l’horizon; elle s’élargit soudain, et le soleil paraît dans toute sa gloire, dévoilant toute la nature, vivifiant toutes les couleurs du paysage, et transformant en perles brillantes la rosée qui couvrait la terre. Les faibles et tendres réponses des oiseaux, éveillés par le rayon du matin, interrompent le silence de cette heure paisible; leur doux gazouillement se renforce par degrés, et forme bientôt un concert universel de réjouissance. Le cœur d’Adeline s’épanouit aussi de reconnaissance et d’adoration.

La scène qu’elle avait sous les yeux calma son âme, et éleva ses pensées au grand auteur de la nature: involontairement elle prononça cette prière: «Père de bonté, qui créas ce glorieux spectacle! je me remets dans tes mains; tu me soutiendras dans ma présente détresse, et tu me préserveras des maux à venir.»

Remplie de cette confiance dans la bonté de Dieu, elle essuya ses larmes; elle trouva le prix de sa foi dans le doux accord de ses réflexions et de sa conscience; et son âme, délivrée des sentimens qui venaient l’accabler, devint plus calme et plus paisible.

La Motte ne tarda pas à s’éveiller, et Pierre fut bientôt prêt à partir pour son expédition. En montant à cheval: «Notre maître, dit-il, je crois, sauf votre bon plaisir, que nous ferions aussi bien de ne pas chercher ailleurs une habitation, jusqu’à nouvel ordre; car personne ne s’avisera de venir nous déterrer céans, et quand on voit cet endroit-ci de jour, on ne le trouve pas si méchant qu’on ne pût bien le rendre assez supportable, avec quelques petites réparations.»

La Motte ne répondit rien, mais il réfléchit sur ce discours de Pierre. La nuit, pendant les intervalles où ses inquiétudes l’avaient empêché de dormir, la même idée lui était venue. Se cacher était sa seule sauvegarde; il la trouvait dans ce lieu. Cette affreuse solitude était repoussante, mais il n’avait que le choix des maux... Un bois et la liberté n’étaient pas un mauvais refuge pour qui n’avait guère d’autre perspective qu’une prison. En parcourant les appartemens et en examinant de plus près leur état, il reconnut qu’on pouvait aisément les rendre logeables; et en ce moment qu’il les visitait de nouveau avec l’épanouissement du matin, il s’affermit dans sa résolution, et rêva aux moyens de l’exécuter: mais ce qui l’embarrassait le plus, c’était la difficulté de se procurer des vivres.