Il communiqua son idée à sa femme; elle ne la goûta point du tout; mais La Motte consultait rarement son épouse, sans s’être d’avance décidé pour l’exécution; et il avait déjà résolu de se conduire sur ce point, d’après le rapport de Pierre. Si celui-ci parvenait à découvrir, dans le voisinage de la forêt, une ville où l’on pût se procurer des provisions et les autres choses nécessaires, il ne voulait pas faire un pas de plus pour chercher une retraite.
Le temps que Pierre fut absent, son inquiétude l’employa à examiner les ruines, et à parcourir les environs; ils étaient agréablement romantiques, et les arbres touffus dont ils abondaient, semblaient séparer cet asile du reste de l’univers. Un ruisseau serpentait au pied de la terrasse où s’élevait l’abbaye; il s’écoulait lentement sous les ombrages, en désaltérant les fleurs qui émaillaient ses bords, et en répandant la fraîcheur alentour. La Motte remarqua de toutes parts une grande quantité de gibier; les faisans s’envolaient à peine à son approche, et les daims le regardaient passer tranquillement... L’homme leur était étranger.
De retour à l’abbaye, La Motte enfila l’escalier qui conduisait à la tour: à peu près vers le milieu, une porte se présente dans le mur, elle cède à sa main sans résistance, mais un bruit soudain, en dedans, accompagné d’un nuage de poussière, le fait rétrograder et fermer la porte. Après avoir attendu quelques minutes, il la rouvre, il voit une vaste chambre construite dans le goût le plus moderne. Les débris de la tapisserie pendaient en lambeaux sur les murailles devenues le séjour des oiseaux de proie. Au moment où la porte s’était ouverte, ils avaient pris la fuite. Voilà d’où venaient le bruit et la poussière. Les fenêtres étaient fracassées et presque sans vitres; mais il fut bien étonné de trouver quelques restes de meubles, des fauteuils dans un état et d’une forme qui dataient leur ancienneté; une table rompue, et un gril de fer presque tout consumé par la rouille.
Du côté opposé, était une porte qui menait à un autre appartement de même grandeur que le premier, mais meublé d’une tenture un peu moins endommagée. Il y avait dans un coin un petit bois de lit, et le long des murs quelques fauteuils délabrés. La Motte regardait tout avec un mélange de surprise et de curiosité: «Il est singulier, dit-il, que ces chambres soient les seules qui paraissent avoir été occupées. Peut-être quelque malheureux fugitif comme moi aura cherché dans ces lieux un refuge contre la persécution; ici, peut-être, il aura déposé le fardeau de l’existence! Peut-être aussi n’ai-je suivi ses pas que pour mêler ma cendre à la sienne!» Il se retourna tout-à-coup, et allait sortir de la chambre, lorsqu’il aperçut une porte auprès du lit; elle s’ouvrait sur un cabinet éclairé seulement d’une fenêtre, et dans le même état que l’appartement qu’il avait traversé, excepté qu’il n’y avait pas même des fragmens de meubles. En marchant sur le parquet, il crut sentir un panneau remuer sous ses pas; en l’examinant, il découvrit une trappe. La curiosité l’engage à poursuivre sa recherche; il ouvre la trappe, non sans un peu de difficulté. Il descend quelques pas, mais il n’osait sonder cet abîme, et cherchant avec étonnement à quel dessein on avait construit cette trappe avec tant de mystère, il la referme, et quitte ce corps d’appartemens.
Les marches de l’escalier de la tour étaient si dégradées dans le haut qu’il n’essaya pas d’y monter; il retourna dans la salle, et par l’escalier tournant qu’il avait observé la veille, il gagna la galerie, et trouva une autre suite d’appartemens tout-à-fait démeublés, et parfaitement semblables à ceux d’en bas.
Il parla de nouveau à madame La Motte du projet de rester dans l’abbaye; elle fit tous ses efforts pour l’en dissuader, en convenant de la sûreté de cette solitude, mais en représentant qu’on pourrait trouver d’autres endroits tout aussi commodes pour se cacher, et beaucoup plus pour se loger. C’est de quoi La Motte n’était pas convaincu: d’ailleurs la forêt, abondante en gibier, devait lui procurer à la fois de l’amusement et des vivres, circonstance qui n’était point du tout à négliger, vu l’épuisement de sa bourse: enfin, il avait laissé séjourner si long-temps cette idée dans son âme, qu’elle était devenue son idée favorite. Adeline écouta cet entretien dans une muette inquiétude, et attendit avec impatience le succès du voyage de Pierre.
La matinée se passe, et Pierre ne reparaît point. Nos solitaires dînèrent sur les provisions qu’heureusement ils avaient apportées avec eux. Ils se promenèrent ensuite dans le bois. Adeline, qui ne laissait jamais passer un bien sans le remarquer, parce qu’il était toujours accompagné d’un mal, oublia quelque temps l’horrible aspect de l’abbaye, pour la beauté des scènes voisines.
Le charme des ombrages calmait son cœur, et les formes variées du paysage amusaient son imagination: elle croyait presque pouvoir vivre contente dans ces lieux: déjà elle commençait à s’intéresser dans les peines de ses compagnons; mais elle sentait quelque chose de plus pour madame La Motte, c’étaient les douces émotions de la reconnaissance et de l’amitié.
L’après-midi s’écoula, et ils retournèrent à l’abbaye. Pierre ne revenait pas, et son absence commença à les inquiéter. L’approche de la nuit jetait aussi du sombre sur l’espoir des fugitifs: ils avaient peut-être encore une nuit à passer dans le même abandon que la précédente, et ce qui était bien pire, avec très-peu de provisions. Madame La Molle perdit alors sa fermeté, et se mit à pleurer amèrement. Adeline n’était pas moins triste; mais elle recueillit toutes ses forces défaillantes, et donna une première marque de son bon cœur, en tâchant de ranimer celles de son amie.
La Motte était dans des transes cruelles, et s’éloignant de l’abbaye, il suivait tout seul le chemin qu’avait pris son valet: il n’était pas bien loin, qu’il l’aperçut à travers les arbres, menant son cheval par la bride. «Quelles nouvelles, Pierre? lui cria La Motte.» Pierre s’avança, essoufflé, et sans prononcer une parole. Enfin La Motte répéta la même question, d’un ton un peu plus imposant. «Ah! Dieu soit béni, dit-il, après avoir repris haleine pour répondre; je suis ravi de vous voir, je croyais que je ne reviendrais plus: il m’est arrivé une foule de malheurs.»