—«Et de quoi, dit sa femme?» La Motte parut revenir à lui-même.—«Eh bien! non... je me suis trompé, je croyais que vous m’aviez déjà fait plusieurs fois ces questions.»

—«Ah! dit madame La Motte, voilà mes soupçons vérifiés: votre ancienne mélancolie, et le désordre de cette nuit, proviennent de la même cause.»

—«Et pourquoi me suspecter, ou me questionner? Serai-je donc toujours persécuté par vos conjectures?»

—«Excusez-moi, je n’ai pas entendu vous persécuter; mais ma sollicitude pour votre conservation ne me permet pas de demeurer dans cette affreuse perplexité: souffrez que j’use des droits d’une épouse, et que je partage l’affliction qui vous accable. Ne me refusez pas.....» La Motte l’interrompit:—«Quelle que soit la cause des émotions dont vous avez été témoin, je jure que je ne la révélerai pas à présent. Peut-être viendra-t-il un temps où je ne croirai plus nécessaire de garder le secret; jusque-là taisez-vous, et cessez vos importunités: gardez-vous surtout de faire remarquer à personne ce que vous avez pu voir en moi d’extraordinaire. Ensevelissez vos soupçons dans votre sein, si vous voulez détourner ma malédiction et ma ruine.» L’air de résolution dont il prononça ces mots, le visage couvert d’une pâleur livide, fit frissonner sa femme, et elle n’osa pas répliquer.

Madame La Motte se retira pour se coucher, mais elle ne put fermer l’œil. Elle rêvait à la dernière aventure; ses réflexions furent un aiguillon de plus à sa surprise et à sa curiosité, relativement aux discours et aux actions de son mari. Cependant une vérité la frappait; elle ne pouvait douter que la conduite mystérieuse de La Motte, depuis si long-temps accablé d’inquiétudes, et sa dernière scène avec le marquis, ne procédassent de la même cause. Cette opinion, qui semblait prouver combien ses soupçons sur Adeline étaient injustes, fut accompagnée du déchirement des remords. Elle soupirait impatiemment après le matin qui devait ramener le marquis à l’abbaye. A la fin, la nature fatiguée reprit ses droits, et soulagea ses peines par quelques momens d’oubli.

Le lendemain la famille s’assembla fort tard au déjeuner. Chacun y parut taciturne et distrait; mais leurs figures offraient des aspects bien différens, et la différence de leurs pensées était bien plus grande encore. La Motte paraissait agité d’une terreur impatiente. Dans ses yeux, je ne sais quel égarement exprimait parfois le saisissement soudain de l’horreur, et son visage se couvrait ensuite des sombres couleurs d’un morne désespoir.

Madame La Motte semblait accablée; elle épiait tous les changemens qui se passaient sur le visage de son mari, et attendait avec impatience l’arrivée du marquis. Louis était calme et pensif. Adeline ne paraissait pas souffrir le moins. La nuit précédente, elle avait observé la conduite de La Motte avec beaucoup de surprise; et la confiance qu’il lui avait inspirée jusqu’alors était ébranlée. Elle craignait aussi que quelque circonstance nouvelle ne le rejetât dans ce monde, et qu’il ne fût impossible ou désagréable de la recevoir sous son toit.

Pendant le déjeuner, La Motte s’élança souvent à la fenêtre avec des regards inquiets. Sa femme ne comprit que trop bien le motif de son impatience, et s’efforça de maîtriser la sienne. Dans ces intervalles, Louis, en parlant tout bas à son père, tâchait d’en tirer quelques lumières; mais La Motte revenait toujours auprès de la table, où la présence d’Adeline interrompait toute question.

Après le déjeuner, comme il se promenait sur l’esplanade, Louis voulut l’aborder; mais La Motte lui déclara positivement qu’il désirait être seul, et bientôt après, le marquis n’arrivant pas encore, il s’éloigna à une plus grande distance de l’abbaye.

Adeline se retira dans la chambre de travail avec madame La Motte, qui affectait un air d’enjouement et même d’amitié. Sentant la nécessite de donner quelque raison de l’agitation frappante de La Motte, et de prévenir la surprise que l’apparition inattendue du marquis devait causer à Adeline, si on la lui laissait rapprocher de la conduite qu’il avait tenue la nuit précédente, madame La Motte dit que le marquis et son mari s’étaient beaucoup connus autrefois, et que cette rencontre imprévue, après une longue séparation, et dans des circonstances aussi diverses et aussi humiliantes de la part de ce dernier, lui avait causé une émotion d’autant plus pénible, qu’il se rappelait que le marquis avait mal interprété quelques parties de sa conduite envers lui, ce qui avait interrompu leur ancienne intimité.