Ces motifs ne portèrent point la conviction dans l’âme d’Adeline; car ils lui semblaient disproportionnés avec le degré d’émotion que le marquis et La Motte avaient réciproquement manifesté. Sa surprise et sa curiosité furent éveillées par un discours dont l’intention était de leur donner le change.
Madame La Motte, poursuivant son dessein, dit qu’on attendait actuellement le marquis, et qu’elle se flattait que tous les sujets de division qui pouvaient subsister encore seraient écartés par un raccommodement. Adeline rougit; elle voulut répondre, et ses lèvres balbutièrent. Cette agitation, et les regards de madame La Motte, augmentèrent son trouble; et tous ses efforts pour le contraindre ne servirent qu’à le redoubler. Elle essaya toujours de renouveler la conversation, et toujours il lui était impossible d’assembler ses idées. Craignant que madame La Motte ne surprît le sentiment que jusqu’alors elle s’était presque caché à elle-même, son visage pâlit, son œil se fixa sur la terre; et, pendant quelque temps, il lui fut difficile de respirer. Madame La Motte lui demanda si elle était incommodée. Adeline saisit ce prétexte, et se retira pour se livrer à des réflexions bientôt absorbées par l’espérance de revoir le jeune chevalier qui avait accompagné le marquis.
En regardant par sa fenêtre, elle vit de loin le marquis à cheval, qui s’avançait suivi de plusieurs personnes, et elle s’empressa d’en informer madame La Motte. Il arriva bientôt à la porte. La Motte n’étant pas de retour, sa femme et Louis allèrent le recevoir. Il entra dans la salle, accompagné du jeune chevalier; et, s’approchant de madame La Motte avec une sorte de politesse majestueuse, il demanda La Motte. Louis sortit pour aller le chercher.
Le marquis garda le silence pendant quelques minutes; alors il demanda à madame La Motte comment se portait son aimable fille. Madame La Motte comprit qu’il voulait parler d’Adeline. Elle répondit à la question, et dit qu’elle ne lui était point parente. Le marquis ayant témoigné quelque désir de la voir, on l’envoya querir. Elle entra dans la chambre avec une modeste rougeur et un air timide qui parurent attirer toute son attention. Elle reçut ses complimens avec une grâce charmante; mais, quand le jeune chevalier s’approcha, l’empressement de ses manières rendit involontairement les siennes plus réservées, et à peine osait-elle lever les yeux de peur de rencontrer les siens.
La Motte entra dans ce moment, et s’excusa de son absence. Le marquis ne lui répondit que par une légère inclination de tête, et par des regards où se peignaient à la fois l’orgueil et la défiance. Ils sortirent ensemble de l’abbaye, et le marquis fit signe à ses gens de le suivre à une certaine distance. La Motte défendit à son fils de l’accompagner; mais Louis remarqua qu’il prenait son chemin dans le plus épais du bois. Il se perdait dans un chaos de conjectures sur cette affaire; mais sa curiosité et ses inquiétudes sur son père l’engagèrent à le suivre de loin.
Cependant le jeune étranger, que le marquis appelait du nom de Théodore, demeura à l’abbaye avec madame La Motte et Adeline. La première, malgré toute son adresse, ne put cacher son agitation pendant cet intervalle. Elle se tournait involontairement du côté de la porte aussitôt qu’elle entendait des pas; souvent elle vint à celle de la salle pour regarder dans la forêt, et autant de fois elle en revint trompée dans son espoir. Personne ne paraissait. Théodore dirigeait ses attentions sur Adeline, autant que la politesse lui permettait de s’écarter de madame La Motte. Ses manières si aimables, et en même temps si nobles, triomphèrent insensiblement de la timidité d’Adeline, et bannirent sa réserve. Sa conversation rejeta une pénible contrainte, dévoila par degrés les qualités de son âme, et sembla produire une confiance mutuelle. Bientôt se manifesta une conformité de sentimens, et Théodore, par la joie impatiente qui animait son visage, paraissait souvent prévenir les pensées d’Adeline.
L’absence du marquis fut courte pour eux, mais bien longue pour madame La Motte, dont les traits s’éclaircirent dès qu’elle entendit le bruit des chevaux à la porte.
Le marquis se montra, mais pour un moment, et il passa avec La Motte dans une chambre particulière, où ils eurent une assez longue conférence; après quoi il partit. La Motte, sa femme et Adeline, l’accompagnèrent jusqu’à la porte. Théodore prit congé d’Adeline avec l’expression du plus tendre regret: en s’éloignant, il tourna souvent ses regards sur l’abbaye, jusqu’à ce que les arbres lui en eussent entièrement dérobé la vue.
Le rayon passager du plaisir, répandu sur les joues d’Adeline, disparut avec le jeune étranger, et elle soupira en rentrant dans la salle. L’image de Théodore la poursuivit dans sa chambre; elle se rappela exactement tous les détails de ses derniers discours... ses sentimens si conformes aux siens.... ses manières engageantes.... sa figure si animée.... si franche et si noble, où la mâle dignité se mêlait à la douceur de la bienveillance.... Elle se rappelait ces charmes, et tant d’autres, et une douce mélancolie se glissait dans son cœur. «Je ne le reverrai plus, dit-elle.» Un soupir qui suivit, lui révéla du secret de son cœur plus qu’elle n’en voulait savoir. Elle rougit, soupira de nouveau, et revenant tout-à-coup sur elle-même, elle s’efforça de distraire ses pensées sur un autre objet. La liaison du marquis avec La Motte attira quelque temps son attention; mais, dans l’impossibilité d’en percer le mystère, elle chercha un asile contre ses propres réflexions, dans les idées plus agréables que pouvaient lui inspirer ses livres.
Pendant cet intervalle, Louis, alarmé et surpris de l’extrême consternation que son père avait manifestée à la première vue du marquis, crut devoir lui en parler. Il ne doutait point que le marquis n’eût une très-grande part à l’événement qui avait forcé La Motte à quitter Paris, et il s’expliqua sans détour, déplorant en même temps la triste fatalité qui l’avait conduit à chercher un refuge dans le lieu le moins propre à lui en servir.... dans la terre de son ennemi. La Motte ne combattit point cette opinion de son fils, et se joignit à lui pour se plaindre de sa mauvaise étoile.