Trompée dans son espérance, elle réfléchissait, lorsque le marquis sortit avec La Motte. Il leva tout-à-coup les yeux, vit Adeline, et la salua. Elle lui rendit son salut respectueusement, et s’éloigna de la fenêtre, bien fâchée d’y avoir été aperçue. Ils entrèrent dans la forêt, mais les gens ne les y suivirent pas comme auparavant. Lorsqu’ils revinrent, ce qui n’eut lieu qu’après un temps considérable, le marquis monta tout de suite à cheval et s’en alla.
Le reste de la journée, La Motte parut sombre, taciturne, et souvent plongé dans la rêverie. Adeline l’observait avec une attention toute particulière; elle s’aperçut qu’il était toujours plus triste après une entrevue avec le marquis, et elle fut alors très-étonnée que ce dernier eût fixé le lendemain pour venir dîner à l’abbaye.
En annonçant cela, La Motte ajouta de grands éloges sur le caractère du marquis: il préconisa surtout sa générosité et la noblesse de son âme. En ce moment, Adeline se rappela les anecdotes qu’elle avait entendu conter concernant l’abbaye, et elles jetèrent une ombre sur l’éclat des belles qualités que célébrait La Motte. Toutefois ce rapport ne semblait pas mériter une grande confiance. Déjà une partie en avait été démontrée fausse, car on avait raconté qu’il revenait des esprits dans l’abbaye, et ses habitans actuels n’y avaient observé aucune apparition surnaturelle.
Adeline, toutefois, hasarda de demander si c’était le marquis actuel sur qui l’on avait élevé des soupçons injurieux. La Motte lui répondit avec un air de dérision: «Les histoires de revenans et de lutins ont toujours fait l’admiration et les délices du vulgaire. Je suis pour le moins aussi disposé à en croire ma propre expérience que le récit de ces paysans. Si vous savez quelque chose à l’appui de ces rapports, je vous prie de m’en faire part, afin que je puisse établir ma croyance.»
«—Vous ne m’entendez pas, monsieur, reprit-elle: ma question ne regardait pas des agens surnaturels; j’avais en vue une autre partie du rapport, laquelle insinuait que, par ordre du marquis, on avait renfermé ici une personne qui, dit-on, y a trouvé une mort funeste. On a prétendu que c’est pour cette raison que le marquis a abandonné l’abbaye.»
«—Pures fictions de l’oisiveté, dit La Motte, contes de vieilles femmes. Pour réfuter ces fables, il suffit de voir le marquis; et si l’on croyait la moitié de ces histoires, qui toutes ont la même origine, ce serait se montrer de bien peu supérieur aux imbéciles qui les inventent. Je vous crois assez de bon sens, Adeline, pour avoir ici le mérite de l’incrédulité.»
Adeline rougit, et se tut. Mais La Motte lui avait paru prendre la défense du marquis avec plus de chaleur et d’étendue que ses propres dispositions n’en comportaient, et que l’occasion ne l’exigeait. Elle se rappelait le dernier entretien qu’il avait eu avec Louis, et sa surprise était au comble.
Elle attendait l’aurore avec un mélange de peine et de plaisir. L’espérance de revoir le jeune chevalier occupait ses pensées, et les agitait de diverses émotions. Tantôt elle craignait sa présence, tantôt elle doutait de son retour. Elle s’aperçut enfin de sa rêverie, et rougit de voir à quel point il avait captivé son attention. Le matin arriva.... le marquis parut..... mais il était seul. La sérénité du cœur d’Adeline se couvrit d’un nuage; mais elle sut montrer son enjouement ordinaire. Le marquis était affable, poli, attentif; aux manières les plus aisées et les plus élégantes, il joignait les derniers raffinemens du bel usage. Sa conversation était vive, amusante, quelquefois même spirituelle, et montrait une grande connaissance du monde, ou, ce qu’on prend souvent pour cela, la science des sociétés du premier ordre et des matières du jour.
La Motte était en état de soutenir une conversation de ce genre; ils s’engagèrent tous deux avec esprit et même avec quelque gaîté dans une discussion sur les caractères du siècle. Madame La Motte n’avait jamais vu son mari d’aussi bonne humeur depuis leur départ de Paris, et quelquefois elle s’imaginait presque s’y retrouver encore. Adeline écoutait, et l’enjouement qu’elle n’avait fait que simuler d’abord, finit par être véritable. L’art du marquis était si insinuant, si affable, qu’elle perdit insensiblement sa réserve, et laissa reprendre à sa vivacité naturelle son ancien empire.
Le marquis, en partant, dit à La Motte qu’il se félicitait d’avoir trouvé un aussi agréable voisin. La Motte s’inclina. «Je viendrai quelquefois vous voir, continua-t-il; et je suis bien fâché de ne pouvoir actuellement inviter madame La Motte et sa belle amie à venir dans mon château; car on y exécute certaines réparations qui en font un séjour fort incommode.»