La vivacité de La Motte disparut avec son hôte; bientôt il retomba dans des accès de silence et de distraction. «Le marquis est un homme très-aimable, dit madame La Motte.—Très-aimable, dit son mari.—Et paraît avoir un cœur excellent, reprit-elle.—Excellent, dit La Motte.»
«—Vous avez l’air agité, mon ami; quelle est la cause de ce trouble?»
«—Point du tout..... Je songeais seulement qu’il était bien malheureux qu’avec des talens aussi agréables, un cœur aussi excellent, le marquis pût.....»
«—Quoi, mon ami? dit madame La Motte avec impatience.»
«—Que le marquis pût.... pût laisser tomber cette abbaye en ruines, répliqua La Motte.»
«—Est-ce là tout, dit madame La Motte, trompée dans son attente?—C’est là tout, sur mon honneur, dit La Motte en quittant la chambre.»
Les esprits d’Adeline, n’étant plus soutenus par la conversation animée du marquis, tombèrent dans la langueur; et, lorsqu’il fut parti, elle se promena toute pensive dans la forêt. Elle suivit un sentier romantique qui serpentait le long des bords du ruisseau, et que recouvraient des ombrages touffus. Le calme de la scène que l’automne colorait de ses plus douces teintes, pénétra son âme d’une sorte de tendre mélancolie, et elle laissa trembler sur sa joue, sans l’essuyer, une larme échappée de son œil sans qu’elle sût pourquoi. Elle vint à un réduit solitaire formé par de grands arbres. Le vent soupirait tristement à travers les branches, et leurs sommets en ondoyant dispersaient leurs feuilles sur la terre. Elle s’assit sur un tertre au-dessous, et s’abandonna aux tristes réflexions qui assiégeaient son âme.
«Oh! dit-elle, s’il m’était donné de pénétrer dans l’avenir, et de voir les événemens qui m’attendent, peut-être, par leur contemplation assidue, me rendrais-je capable de les affronter avec courage? Orpheline dans ce vaste univers..... sans autre assistance que l’amitié de deux étrangers, sans autre moyen d’existence que leurs bontés, que puis-je attendre, si ce n’est des malheurs? Hélas! mon père, comment avez-vous pu délaisser ainsi votre enfant..... l’abandonner aux orages de la vie...... pour y succomber peut-être? Hélas! je n’ai point d’amis!»
Elle fut interrompue par un bruit à travers les feuilles tombées; elle tourna la tête, et voyant le jeune ami du marquis, elle se leva pour s’en aller. «Pardonnez cette indiscrétion, dit-il; votre voix m’a attiré de ce côté, et vos paroles m’ont retenu; mais mon crime porte avec lui sa punition. En m’apprenant vos chagrins..... comment éviter de les ressentir moi-même? En les partageant, en les souffrant tous, que ne puis-je vous en délivrer!» Il hésita. «—Que ne puis-je mériter le titre de votre ami, et m’en rendre digne à vos yeux!»
Le désordre des pensées d’Adeline lui permit à peine de répondre; elle trembla, et retira doucement sa main qu’il avait prise en parlant. «—Ce que vous avez entendu, monsieur, est peut-être exagéré: je ne suis pas heureuse, il est vrai; mais un instant d’abattement m’a rendue injuste, et je suis moins à plaindre que je ne l’ai témoigné. En disant que je n’ai point d’amis, je payais d’ingratitude les bontés de monsieur et de madame La Motte, qui ont été pour moi bien plus que des amis, qui m’ont tenu lieu d’un père et d’une mère.»