«—S’il en est ainsi, je les révère, s’écria Théodore avec chaleur, et si je le pouvais sans témérité, j’oserais vous demander pourquoi vous êtes malheureuse. Mais......» Il s’arrêta. Adeline levant les yeux, vit les siens arrêtés sur elle avec la plus profonde et la plus vive sollicitude, et ses regards se reportèrent de nouveau sur la terre. «Je vous ai affligée, dit Théodore, par une demande indiscrète. Ne pourrez-vous me pardonner, surtout en voyant que l’intérêt que je prends à votre bonheur m’a commandé cette question?»

«—Vous n’avez pas besoin d’excuse, monsieur. Je suis certainement reconnaissante de la compassion que vous me montrez. Mais la soirée est froide, et, si vous le trouvez bon, nous gagnerons l’abbaye.» Ils marchèrent, et Théodore garda quelques momens le silence. «J’ai tardé à solliciter votre indulgence, dit-il enfin, et j’en aurai peut-être encore besoin maintenant; mais vous me rendrez la justice de croire que j’ai une très-forte, une très-pressante raison de vous demander à quel degré vous êtes parente de M. La Motte.»

«—Nous ne sommes point du tout parens, dit Adeline; mais je ne pourrai jamais assez reconnaître le service qu’il m’a rendu, et j’espère que mon cœur n’en perdra jamais le souvenir.»

«—En vérité? dit Théodore surpris; et puis-je vous demander depuis quand vous le connaissez?»

«—Permettez-moi plutôt, monsieur, de vous demander à quoi bon toutes ces questions?»

«—Vous avez raison, dit-il avec l’air de se condamner lui-même; ma conduite a mérité ce reproche: j’aurais dû parler plus clairement.» Il parut avoir l’âme agitée de quelque chose qu’il ne voulait pas exprimer. «Bien que vous ignoriez à quel point ma position est délicate, continua-t-il, je puis pourtant vous assurer que mes questions sont dictées par le plus tendre intérêt pour votre bonheur..... et même par mes craintes pour votre sûreté.» Adeline tressaillit. «Je crains qu’on ne vous trompe, dit-il; je crains que vous ne couriez les plus grands dangers.»

Adeline s’arrêta, et le regardant sérieusement, le pria de s’expliquer. Elle soupçonna que La Motte était menacé de quelque perfidie, et Théodore continuant de se taire, elle réitéra sa demande. «Si La Motte est enveloppé dans ces périls, dit-elle, souffrez, je vous en conjure, que je l’en prévienne sur-le-champ. Il n’a que trop d’infortunes à redouter.»

«—Bonne et sensible Adeline, s’écria Théodore, il faut porter un cœur d’airain pour vouloir vous outrager! Comment vous instruire de ce que je crains n’être que trop véritable? et comment se dispenser de vous avertir de votre danger, sans.....» Il fut interrompu par des pas entre les arbres, et vit tout de suite La Motte traverser le sentier où ils étaient. Adeline, confuse d’avoir été ainsi aperçue avec le chevalier, se hâtait pour rejoindre La Motte; mais Théodore la retint, et la conjura de lui donner un moment d’attention. «Je n’ai pas à présent le temps de m’expliquer, dit-il, et cependant ce que j’ai à vous dire est de la dernière conséquence pour vous-même.

»Promettez-moi donc de venir demain soir, dans quelque endroit de la forêt, environ à cette heure-ci: j’espère vous convaincre alors que ma conduite n’est dirigée ni par des circonstances ni par des intérêts ordinaires.» Adeline frémit à l’idée de donner un rendez-vous; elle hésita, et conjura enfin Théodore de ne pas remettre au lendemain une explication qui paraissait aussi importante, mais de suivre La Motte, et de l’informer sur-le-champ du danger qu’il courait. «Ce n’est pas à La Motte que je désire parler, répliqua Théodore; je ne sache point qu’il soit menacé d’aucun danger..... Mais il approche; hâtez-vous, aimable Adeline, et promettez-moi de venir.»

«—Je vous le promets, dit Adeline en balbutiant; je me rendrai demain matin, le plus tôt possible, au même endroit où vous m’avez rencontrée ce soir.» A ces mots elle retira sa main tremblante, que Théodore avait pressée de ses lèvres, et il disparut aussitôt.