«—Vous me faites de la peine, interrompit Adeline; ce sont là des discours que je ne devais pas entendre. Je ne sais pas feindre; je vous assure donc, quoique vos vertus forcent toujours mon estime, que vous ne devez aucunement vous flatter de mon amour. Quand même je pourrais vous écouter, notre situation me le défendrait. Si vous êtes en effet mon ami, vous vous ferez un plaisir de m’épargner ce combat entre l’affection et la prudence. Laissez-moi me flatter aussi que le temps vous apprendra à réduire votre amour dans les termes de l’amitié.»

«—Jamais, s’écria Louis avec force; si cela était possible, ma passion serait indigne de son objet.» Pendant qu’il parlait, le faon chéri d’Adeline vint à elle en bondissant. Cet incident pénétra Louis jusqu’aux larmes. «Ce petit animal, dit-il après une courte pause, m’a le premier conduit auprès de vous. Il fut témoin de cet heureux moment où je vous vis pour la première fois, où je fus attiré par des charmes trop puissans pour mon cœur: ce moment est présent à ma mémoire; et cette créature revient encore pour être témoin du cruel instant de mon départ.» La douleur l’interrompit.

Après avoir recouvré sa voix, il dit: «Adeline! quand vous jetterez les yeux sur votre petit favori, quand vous le caresserez, rappelez-vous l’infortuné Louis, qui sera alors bien loin de vous. Ne me refusez pas la triste consolation de le croire!»

«—Je n’aurai pas besoin de pareils avertissemens pour penser à vous, dit Adeline avec un sourire; vos bons parens et vos propres mérites sont des droits suffisans à mon souvenir. Si je pouvais voir votre bon sens naturel reprendre son empire sur votre amour, ma satisfaction égalerait mon estime pour vous.»

«—Ne l’espérez point, dit Louis, et je ne voudrais pas le pouvoir.... car ici l’amour est vertu.» Comme il parlait, il vit La Motte tourner l’un des angles de l’abbaye. «Les momens sont précieux, dit-il; on m’interrompt. O Adeline! adieu! dites que vous penserez quelquefois à Louis.»

«—Adieu, dit Adeline pénétrée de sa douleur.... adieu, et vivez en paix. Je penserai à vous avec l’affection d’une sœur.» Il soupira profondément, et lui serra la main; alors La Motte, tournant autour d’un autre avancement de la ruine, reparut encore. Adeline les laissa ensemble, et se retira dans sa chambre, accablée de cette scène. La passion de Louis, et l’estime qu’elle lui accordait, étaient trop sincères pour ne pas lui inspirer une grande compassion pour son malheureux attachement. Elle resta dans sa chambre jusqu’à ce qu’il eût quitté l’abbaye, ne voulant pas l’exposer, ni elle-même, au chagrin d’un adieu dans les formes.

Plus le soir et l’heure du rendez-vous approchaient, plus s’augmentait l’impatience d’Adeline; et cependant, quand l’heure fut arrivée, la résolution lui manqua, elle n’osa poursuivre son dessein. Elle croyait voir de sa part, dans cette entrevue concertée, un manque de délicatesse et une dissimulation qui lui répugnaient. Elle se rappelait les tendres manières de Théodore, et diverses petites circonstances qui semblaient annoncer que son cœur était intéressé à l’événement. Elle fut ensuite tentée de craindre qu’il n’eût surpris son consentement à ce rendez-vous, sur quelque soupçon mal fondé, et elle était presque décidée à n’y pas aller. Il se pouvait cependant que l’assertion de Théodore fût sincère, et les dangers qu’elle courait véritables. Leur possibilité lui fit sentir combien la délicatesse de ses scrupules était peu raisonnable; elle s’étonna comment elle avait pu un seul instant les mettre en balance avec un intérêt aussi sérieux; et, se reprochant le retard dont ils étaient la cause, elle se hâta d’aller au rendez-vous.

L’étroit sentier qui conduisait à cet endroit était silencieux et solitaire; quand elle parvint au réduit, Théodore n’y était pas arrivé. Un mouvement d’amour-propre la fit répugner à ce qu’il la trouvât plus ponctuelle que lui-même, et du réduit elle passa dans un chemin qui tournait entre les arbres à sa droite. Après avoir marché quelque temps sans voir personne, sans entendre un pas, elle rebroussa; mais il n’était point venu, et elle quitta de nouveau la place. Elle revint une seconde fois, et Théodore ne paraissait pas encore. Se rappelant depuis quel temps elle avait quitté l’abbaye, elle devint inquiète, et calcula que l’heure convenue était passée de beaucoup. Elle était dans la plus cruelle perplexité; mais elle s’assit sur le gazon, et résolut d’attendre l’événement. Après y avoir demeuré jusqu’à la chute du jour, dans une attente superflue, sa fierté conçut de nouvelles alarmes; elle trembla qu’il n’eût découvert une partie de l’intérêt qu’il lui avait inspiré, et croyant qu’il la traitait alors avec une négligence préméditée, elle quitta la place en se reprochant son imprudence.

Ces premières émotions apaisées, la raison ayant repris son empire, elle rougit de ce qu’elle nommait l’effervescence puérile de l’amour-propre. Elle se rappela, comme pour la première fois, ces mots de Théodore: «Je crains qu’on ne vous trompe; je crains que vous ne couriez les plus grands dangers.» Son jugement acquitta l’offenseur; elle ne vit plus que l’ami. Mais la teneur de ces paroles, dont elle ne soupçonnait plus la vérité, renouvela ses alarmes. Pourquoi s’était-il donné le soin de sortir du château dans la vue de la prévenir d’un danger, s’il ne désirait pas l’en garantir? et, s’il le désirait, quelle autre raison qu’une impossibilité pouvait l’avoir empêché de se trouver au rendez-vous?

Ces réflexions la décidèrent tout d’un coup. Elle résolut d’aller le lendemain au réduit à la même heure; elle ne doutait pas que l’intérêt qu’elle lui avait vu prendre à son sort, ne l’y conduisît dans l’espoir de la retrouver. Elle ne pouvait se dissimuler qu’elle était menacée de quelque grand péril; mais il lui était impossible de pressentir ce que ce pouvait être. M. et madame La Motte étaient ses amis; et qui donc, éloignée comme elle l’était de son père, pouvait la persécuter? Mais pourquoi Théodore avait-il dit qu’on la trompait? Elle se trouvait dans l’impossibilité de se tirer de ce labyrinthe de conjectures; mais elle tâcha de maîtriser ses inquiétudes jusqu’au lendemain soir. Pendant cet intervalle, elle fit tous ses efforts pour distraire madame La Motte, qui avait besoin de quelque consolation après le départ de son fils.