Ainsi accablée de ses propres chagrins, et partageant ceux de madame La Motte, Adeline se retira pour se reposer. Elle perdit bientôt ses souvenirs, mais ce ne fut que pour tomber dans ce sommeil de fatigue, qui n’habite que trop souvent la couche du malheureux. Enfin son imagination troublée lui présenta le songe suivant.
Elle crut se voir dans une grande et vieille chambre appartenant à l’abbaye, et, quoique meublée en partie, plus antique et plus affreuse qu’aucune de celles qu’elle avait vues jusqu’alors. La pièce était fortement barricadée, cependant personne ne paraissait. Tandis qu’elle rêvait en examinant l’appartement, elle s’entendit appeler à voix basse; et, regardant du côté d’où partait cette voix, elle aperçut, à la sombre lueur d’une lampe, une figure couchée dans un lit sur le plancher. La voix l’appelle encore; elle s’approche du lit, et voit distinctement les traits d’un homme qui semblait sur le point d’expirer. Une pâleur effroyable couvrait son visage; mais il s’y mêlait une expression de douceur et de dignité qui l’intéressait puissamment.
Pendant qu’elle le considérait, ses traits changèrent et parurent dans les convulsions d’une agonie mortelle. Cette image la déchira; elle recula d’effroi: mais soudain le mourant allongea la main, saisit la sienne et la serra avec violence. Glacée de terreur, elle faisait des efforts pour se dégager; et regardant de nouveau son visage, elle vit un homme qui lui parut avoir environ trente ans, avec les mêmes traits, mais en parfaite santé, et ayant la physionomie la plus douce. Il sortit en la regardant tendrement, et remua les lèvres comme pour lui parler; mais aussitôt le plancher de la chambre s’entr’ouvrit; et il disparut à ses yeux. L’effort qu’elle fit, pour se garantir d’être entraînée, la réveilla. Ce songe avait agi si fortement sur son imagination, qu’il lui fallut quelque temps pour surmonter sa frayeur, et même pour se convaincre qu’elle était dans sa propre chambre. A la fin, elle parvint pourtant à se calmer et à s’endormir, mais ce fut pour retomber dans un autre rêve.
Elle pensa qu’elle était égarée dans certains passages tortueux de l’abbaye; qu’il était presque nuit, et qu’elle avait erré long-temps sans pouvoir trouver une porte. Soudain elle entend une cloche qui sonne en haut, et bientôt des voix confuses dans l’éloignement. Elle redoubla d’efforts pour se tirer de là. A l’instant tout fut tranquille; et, fatiguée enfin de ses recherches, elle s’assit sur une marche qui traversait le passage: elle n’y eut pas resté long-temps, qu’elle vit une clarté luire à quelque distance sur les murailles; mais un coude dans le passage, qui était fort long, l’empêcha de voir d’où elle venait. La lueur continua d’être faible pendant quelque temps, et devint tout d’un coup plus forte. Aussitôt elle vit entrer dans le passage un homme couvert d’un long manteau noir, comme ceux qui accompagnent ordinairement les convois, et tenant une torche à la main. Il lui dit de la suivre, et la conduisit par un long passage au pied d’un escalier. Elle tremblait d’avancer, elle retournait sur ses pas; mais l’homme se mit à la poursuivre, et au milieu de l’épouvante qu’il lui avait causée elle se réveilla.
Frappée de ces visions, et surtout du rapport qu’elles lui paraissaient avoir ensemble, elle tâcha de demeurer éveillée, de peur que leurs effrayantes images ne revinssent encore dans son âme: au bout de quelque temps néanmoins, ses esprits accablés tombèrent dans l’assoupissement, mais non pas dans le repos.
Elle se crut alors dans une ancienne et vaste galerie, et vit dans le fond la porte d’une chambre entr’ouverte, et de la lumière en dedans: elle y marcha, et aperçut l’homme qu’elle avait déjà vu debout auprès de la porte, et lui faisant signe de venir à lui. Par un effet de l’incohérence si commune dans les songes, elle ne s’efforça plus de l’éviter, mais elle s’avança et le suivit dans une suite d’appartemens très-anciens, tendus de noir et éclairés comme pour des funérailles. Il la conduisit jusqu’à ce qu’elle se trouva dans la même chambre qu’elle se rappelait avoir vue dans son premier rêve. Au bout de la chambre était une bière couverte d’un poêle; à l’entour étaient quelques flambeaux, et différentes personnes, qui paraissaient dans une grande affliction.
Tout-à-coup il lui sembla que ces personnes avaient toutes disparu; qu’elle était restée seule; qu’elle approchait de la bière, et que, tandis qu’elle la considérait, une voix se faisait entendre sans qu’elle vit personne. L’homme qu’elle avait aperçu d’abord parut bientôt après à côté de la bière; il souleva le poêle, et elle vit dessous une personne morte, qu’elle crut reconnaître pour le chevalier expirant qu’elle avait vu dans le premier songe: son visage portait l’empreinte de la mort, mais il était encore serein. Pendant qu’elle le regardait, son flanc s’ouvrit, et il en sortit un ruisseau de sang qui descendit sur le plancher, et inonda bientôt toute la chambre; en même temps, elle ouït quelques mots prononcés par la même voix qu’elle avait entendue auparavant; mais l’horreur de cette scène l’accabla tellement, qu’elle se réveilla en sursaut.
Après avoir repris ses sens, elle se leva sur son lit, pour se convaincre que ce qu’elle avait vu n’était qu’un songe. Ses esprits étaient dans une si grande agitation, qu’elle s’effraya d’être seule, et qu’elle fut sur le point d’appeler Annette. Les traits du mort, la chambre où elle l’avait vu couché, restaient profondément gravés dans sa mémoire; elle croyait sans cesse entendre la voix, et contempler la figure que son rêve lui avait représentée. Plus elle méditait sur ces songes, plus sa surprise redoublait: ils étaient si terribles, ils revenaient si souvent, et paraissaient avoir entre eux une telle liaison, qu’elle avait peine à les croire fortuits; mais pourquoi auraient-ils été surnaturels? elle ne pouvait le dire. Il lui fut impossible de fermer l’œil le reste de la nuit.
FIN DU PREMIER VOLUME.