Elle ne tarda pas à recouvrer l’usage de ses sens; et, en ouvrant les yeux, elle se trouva entre les bras d’un homme qui paraissait la soutenir avec difficulté. La compassion peinte sur sa figure, lorsqu’il s’informa de sa santé, rappela ses esprits; et elle s’efforçait de lui faire ses remercîmens, quand Laluc et Adeline arrivèrent. Clare aperçut la frayeur sur le visage de son père; et, toute faible qu’elle était, elle tâcha de se lever, et dit, avec un sourire forcé, plus propre à faire connaître qu’à cacher ses souffrances: «Mon cher papa, je ne me suis pas fait de mal.» La pâleur de ses traits et le sang qui coulait le long de ses joues démentaient ses paroles. Mais Laluc, à qui sa frayeur avait fait craindre le plus grand des maux, se réjouit de l’entendre parler; il rappela sa présence d’esprit; et, tandis qu’Adeline fit usage de son flacon d’odeur, il lui mouilla les tempes.

Quand elle fut un peu remise, elle lui raconta les obligations qu’elle avait à l’étranger. Laluc voulut lui témoigner sa reconnaissance; mais l’autre l’interrompit, et le pria de ne point lui faire de complimens pour avoir suivi une impulsion ordinaire d’humanité.

Ils n’étaient pas alors fort éloignés de Leloncourt; mais la nuit étendait déjà son voile sombre, et le tonnerre grondait dans les montagnes. Laluc ne savait comment reconduire Clare à la maison.

En s’efforçant de la relever, l’étranger avait laissé paraître des symptômes de douleur si évidens, que Laluc s’informa de ce qui lui faisait mal. La secousse que le cheval avait donnée au bras du chevalier, en s’échappant de ses mains, lui avait foulé l’épaule, et il ne pouvait presque plus se servir de son bras. Il souffrait considérablement; et Laluc, revenu de la crainte qu’il avait eue pour sa fille, fut affecté de cet accident, et le pressa de venir avec lui jusqu’au village, où l’on pourrait lui procurer du soulagement. L’étranger accepta cette invitation; et Clare, étant enfin placée sur un cheval conduit par son père, fut ramenée au château.

Quand mademoiselle Laluc, qui attendait depuis long-temps son frère, aperçut la cavalcade s’approcher, elle fut alarmée, et ses appréhensions se confirmèrent quand elle vit l’état de sa nièce. Clare fut portée dans la maison, et Laluc aurait bien voulu envoyer chercher un chirurgien; mais il n’y en avait qu’à quelques lieues du village, et il n’y avait même aucun médecin plus à portée. Adeline aida Clare à monter dans sa chambre, où mademoiselle Laluc examina ses blessures. Le résultat de cet examen rendit la paix à toute la famille, car, quoiqu’elle fût fort froissée, elle n’avait aucun coup dangereux; une petite contusion au front avait occasioné le sang qui avait d’abord alarmé Laluc. Mademoiselle entreprit de guérir sa nièce en peu de jours, par le moyen d’un baume qu’elle composait elle-même, et sur les vertus duquel elle s’étendit avec beaucoup d’éloquence, jusqu’à ce qu’elle fut interrompue par Laluc, qui lui rappela l’état de sa malade.

Mademoiselle, après avoir bassiné les plaies de Clare, et lui avoir donné un cordial d’une vertu sans pareille, la laissa aux soins d’Adeline, qui resta dans sa chambre jusqu’à l’heure du coucher.

Laluc, dont les esprits avaient été grandement troublés, se trouvait alors tranquillisé par le rapport de sa sœur au sujet de Clare. Il lui présenta l’étranger; et, après avoir fait mention de l’accident qui lui était arrivé, désira qu’elle lui administrât sur-le-champ des secours. Mademoiselle vola vers son cabinet; et je ne sais si elle fut plus vivement affectée des souffrances de son hôte, que du plaisir d’avoir une occasion de déployer ses connaissances dans l’art de la médecine. Quoi qu’il en soit, elle quitta la chambre avec beaucoup d’empressement, et revint aussitôt avec une fiole de son baume sans pareil. Après avoir donné des renseignemens sur la manière d’en faire usage, elle laissa l’étranger aux soins de son domestique.

Laluc insista pour que le chevalier de Verneuil (tel était le nom de l’étranger) passât la nuit au château, et il y consentit volontiers. Ses manières, pendant la soirée, furent aussi franches et engageantes que l’hospitalité et la reconnaissance de Laluc étaient sincères, et ils ne tardèrent pas à lier une conversation intéressante. M. de Verneuil parlait comme un homme qui avait beaucoup vu, et encore plus réfléchi; et quand il montrait quelques préjugés dans ses opinions, c’étaient les préjugés d’un esprit qui, ayant observé les objets avec les yeux de la probité, leur donnait une teinte de sa qualité dominante. Laluc était très-satisfait; car, dans sa situation isolée, il n’avait guère d’occasion de goûter le plaisir qui résulte de la communication de deux êtres intelligens. Il s’aperçut que M. Verneuil avait voyagé. Laluc lui avait fait quelques questions sur l’Angleterre; ils eurent une conversation sur le caractère national des Français et des Anglais, qui se prolongea fort avant dans la nuit, mais que nous nous dispenserons de rapporter ici.


CHAPITRE III.