«Le calme et l’isolement de cette scène, dit Adeline, ces montagnes prodigieuses, la sombre grandeur de ces bois, ainsi que ce monument de gloire passée, sur lequel la main du temps est si fortement empreinte, répandent dans l’esprit un enthousiasme sacré, et excitent des sensations vraiment sublimes.»
Laluc allait parler; mais Pierre, s’avançant, demanda s’il ne ferait pas bien d’ouvrir le bissac, parce qu’il s’imaginait que M. le curé et les jeunes demoiselles devaient avoir bien faim après avoir voyagé si loin, en montant et descendant, avant dîner. Ils reconnurent la vérité de l’assertion de l’honnête Pierre, et acceptèrent son offre.
On étendit des rafraîchissemens sur l’herbe, et la compagnie, assise sous le dais mouvant des branches, environnée de la douce odeur des fleurs sauvages, respira l’air pur des Alpes, que l’on pourrait bien appeler un esprit d’air, et fit un repas que toutes ces circonstances lui firent trouver délicieux.
Quand ils se levèrent pour s’en aller: «Je ne peux, dit Clare, quitter cet endroit charmant. Qu’il serait agréable de passer sa vie à l’ombre de ces arbres, avec les amis qui nous sont chers!» Laluc sourit de la simplicité romanesque de cette idée; mais Adeline poussa un profond soupir, parce qu’elle lui représentait l’image de la félicité et de Théodore, et se tourna de côté pour cacher ses larmes.
Ils remontèrent sur leurs chevaux, et, bientôt après, ils arrivèrent au pied du Montanvert. On ne peut exprimer les émotions d’Adeline, en contemplant, sous différens points de vue, les objets étonnans dont elle était environnée; et la compagnie entière se trouvait trop affectée pour pouvoir jouir de la conversation. Le profond silence qui régnait dans ces régions de la solitude inspirait la terreur, et ajoutait encore au sublime de la scène.
«Il semble, dit Adeline, que nous marchions sur les ruines du monde, et que nous soyons les seules personnes qui aient échappé de ce grand naufrage. J’ai peine à me persuader que nous ne sommes pas seuls sur la surface du globe.»
«La vue de ces objets, dit Laluc, élève l’âme vers leur créateur; et nous contemplons, avec des sentimens au-dessus de l’humanité, la majesté de sa nature dans la grandeur de ses ouvrages.» Laluc leva ses yeux baignés de larmes vers le ciel, et fut quelques momens dans une extase d’adoration.
Ils quittèrent ces scènes avec beaucoup de regret; mais l’heure du jour et l’apparence des nuages qui semblaient menacer d’une tempête, leur firent hâter leur départ. Adeline aurait presque désiré voir les formidables effets du tonnerre dans ces régions.
Ils retournèrent à Leloncourt par un autre chemin; et l’ombre des précipices suspendus sur leurs têtes, était augmentée par l’obscurité de l’atmosphère. Il était nuit quand ils aperçurent le lac, et cette vue leur fit plaisir; car l’orage, qui menaçait depuis long-temps, s’avançait alors à grands pas: le tonnerre grondait au milieu des Alpes, et les noires vapeurs qui roulaient pesamment sur leurs flancs, leur donnaient une majesté plus imposante. Laluc aurait voulu redoubler le pas; mais comme le chemin allait en tournant sur le flanc escarpé d’une montagne, il fallait user de précautions. L’air qui s’obscurcissait, et les éclairs qui couvraient l’horizon, commencèrent à faire peur à Clare; mais elle cacha sa frayeur, pour ne point donner de peine à son père. Il éclata au-dessus de leurs têtes un coup de tonnerre qui semblait avoir ébranlé les fondemens du globe, et qui retentit d’une manière terrible dans les montagnes d’alentour. Ce bruit épouvanta le cheval de Clare; il l’emporta avec une rapidité étonnante en bas de la montagne, vers le lac qui en baignait le pied. Il n’est pas au pouvoir de l’homme de décrire les angoisses de Laluc, qui suivait sa chute des yeux, s’attendant continuellement à la voir en poussière au bas du précipice affreux qui bordait le chemin.
Clare se tint ferme sur son cheval; mais la frayeur l’avait presque privée de l’usage de ses sens. Ses efforts pour sa conservation étaient purement machinals; car elle savait à peine ce qu’elle faisait. Cependant le cheval la porta, sans accident, jusqu’au bas de la montagne; mais il courait vers le lac, lorsqu’un voyageur qui passait l’attrapa par la bride. Ce mouvement subit jette Clare par terre; mais l’animal s’échappa des mains de l’étranger et se précipita dans le lac. La violence de la chute l’étourdit; le voyageur s’efforça de la relever, tandis que son domestique alla chercher de l’eau.