Voyez comme un rayon de sa vive lumière
Va frapper les créneaux de cette vieille tour,
Qui, du haut de ce cap levant sa tête altière,
Voit brunir à ses pieds la forêt d’alentour.

Les créneaux lumineux, la tour déjà dans l’ombre,
Le rocher et le bois dont il est surmonté,
Dans les douces lueurs d’un reflet demi-sombre,
Doublent au sein des flots leur dormante beauté.

Voilà que du soleil les clartés se retirent,
Le liquide tableau par degrés s’obscurcit;
Et le rideau du soir, dont les couleurs expirent,
Sur le sommet des rocs s’étend et s’obscurcit.

J’entends un cor au loin retentir sur la rive.
Quel ton mélancolique!..... il va frapper les monts;
Et la sensible Écho, dans sa grotte plaintive,
En refrains langoureux redit les derniers sons.

Salut, ombre du soir! le calme où tu me plonges
A pénétré mon cœur de tes charmes puissans;
Il s’émeut, s’attendrit, et par les plus beaux songes
L’imagination réjouit tous mes sens.

Laluc, ayant remarqué combien les perspectives du pays plaisaient à Adeline, et désirant faire diversion à sa mélancolie qui, malgré ses efforts, n’était souvent que trop apparente, résolut de lui faire voir d’autres scènes que celles où elle était circonscrite. Il proposa une partie de cheval pour examiner de plus près les glaciers: y aller à pied offrait des difficultés et une fatigue au-dessus des forces de Laluc dans l’état actuel de sa santé, ainsi qu’au-dessus de celles d’Adeline. Elle n’était pas accoutumée à aller à cheval seule, et les sentiers montueux par où ils devaient passer rendaient cette expérience dangereuse; mais elle cacha ses appréhensions, qui n’étaient pas d’ailleurs assez fortes pour lui faire renoncer à une jouissance telle que celle qu’on lui offrait.

Le jour suivant fut fixé pour cette excursion. Laluc et sa compagnie se levèrent de grand matin; et, après un léger déjeuner, ils partirent pour le glacier de Montanvert, qui était à quelques lieues de distance. Pierre portait un panier de provisions, et leur plan était de dîner dans quelque endroit agréable.

Il est inutile de décrire l’enthousiasme d’Adeline, le contentement paisible de Laluc et les transports de Clare, à mesure que les scènes de ce pays romantique leur passaient devant les yeux. Tantôt enveloppées d’une grandeur sombre et obscure, elles n’offraient que des roches affreuses et des cataractes se précipitant de leurs sommets dans des vallées profondes et étroites, à travers lesquelles elles roulaient leurs eaux écumantes qui en sortaient en rugissant, pour se porter dans des lieux inaccessibles aux mortels; tantôt elles avaient une apparence moins sauvage: les âpres traits de la nature étaient entremêlés de la pompe des vergers et de la verdure des champs; et, tandis que la neige se glaçait sur le sommet de la montagne, la vigne fleurissait à ses pieds.

Engagés dans une conversation intéressante, et entraînés par l’admiration du pays, ils voyagèrent jusqu’à midi, et cherchèrent ensuite un endroit agréable pour se reposer et prendre quelques rafraîchissemens. Ils aperçurent, à quelque distance, les ruines d’un bâtiment qui avait autrefois été un château; il était situé sur une pointe de rocher qui dominait une profonde vallée; et ses tours rompues, s’élevant au milieu des bois, dont elles étaient pour ainsi dire couvertes, augmentaient la beauté pittoresque de la scène.

L’édifice excitait la curiosité et invitait au repos. Laluc et sa compagnie s’en approchèrent; ils s’assirent sur l’herbe, à l’ombre de quelques grands arbres. Une ouverture à travers les bois leur permettait de voir les Alpes dans le lointain. Il régnait le plus profond silence. Ils furent quelque temps plongés dans la méditation. Adeline ressentait une douce satisfaction qu’elle n’avait pas éprouvée depuis long-temps. Regardant Laluc, elle aperçut une larme couler le long de ses joues, tandis que l’élévation de son âme était peinte sur son visage. Il tourna alors ses yeux pleins de tendresse vers Clare, et fit un effort pour se remettre.