Une parité de goût et de caractère l’attachait à Clare; cependant la douleur qui la consumait était d’une nature trop délicate pour qu’elle la découvrît, et elle n’avait fait jamais mention de Théodore, même à son amie. Sa maladie l’avait rendue faible et languissante, et l’anxiété continuelle de son âme contribuait à prolonger cette situation. Elle s’efforçait par tous les moyens imaginables de détourner ses pensées du triste objet qui en était la cause, et souvent elle réussissait. Laluc avait une belle bibliothèque, et les instructions que l’on pouvait y trouver satisfaisaient à la fois son amour de la science, et écartaient de son esprit les souvenirs pénibles. Sa conversation était aussi pour elle une autre ressource contre le chagrin.

Mais son principal amusement était de parcourir les scènes sublimes du pays circonvoisin, quelquefois avec Clare, quoique très-souvent sans autre compagnie que celle d’un livre. Il y avait, en effet, des momens où la conversation de son amie lui imposait une pénible réserve; au lieu que, lorsqu’elle s’abandonnait à ses réflexions, elle préférait aller seule au milieu des scènes dont la grandeur solitaire soulageait la tristesse de son cœur. Là, elle se retraçait toute la conduite de son bien-aimé Théodore, et s’efforçait de se rappeler sa figure, son air et ses manières. Quelquefois ce souvenir lui faisait verser des larmes; et alors, réfléchissant subitement qu’il avait peut-être déjà souffert une mort ignominieuse par rapport à elle, en conséquence même des actions qui lui avaient prouvé son amour, un désespoir terrible s’emparait de son âme, et, arrêtant le cours de ses larmes, elle menaçait de rompre toutes les barrières que le courage et la raison pouvaient lui opposer.

Craignant alors de s’abandonner à ses propres pensées, elle retournait précipitamment au logis, et tâchait par un effort désespéré de perdre le souvenir du passé dans la conversation de Laluc. Quand celui-ci observait sa mélancolie, il l’attribuait à un sentiment du cruel traitement qu’elle avait reçu de son père; circonstance qui, en excitant sa compassion, la rendait encore plus chère à son cœur. Tandis que l’amour qu’elle témoignait dans ses momens plus calmes pour la conversation raisonnable, fournissait une nouvelle source d’amusement, en cultivant un esprit ardent pour la science, et susceptible de toutes les impressions du génie, elle trouvait un plaisir mélancolique à écouter les airs tendres que Clare jouait sur son luth, et elle soulageait souvent son esprit en répétant ceux qu’elle avait entendus.

La délicatesse de ses manières, si analogue au caractère pensif de Laluc, charmait le cœur de ce bon vieillard, et lui inspirait pour elle une tendresse qui consolait cette infortunée, et ne tarda pas à gagner toute sa confiance et toute son affection. Elle voyait avec chagrin la décadence de sa santé, et réunissait ses efforts à ceux de sa famille pour l’amuser et l’égayer.

L’agréable société dont elle jouissait, et la tranquillité du pays, rendirent enfin le calme à son esprit. Elle connaissait alors toutes les promenades sauvages des montagnes voisines, et n’était jamais fatiguée de contempler leur sublime grandeur. Dans ses courses solitaires elle avait presque toujours un livre avec elle, afin que, si ses pensées se fixaient sur l’unique objet de sa douleur, elle pût les détourner vers un sujet moins dangereux pour sa tranquillité. Elle avait fait des progrès dans la langue anglaise, lorsqu’elle était au couvent pour son éducation, et les instructions de Laluc, qui savait bien cette langue, servirent à la perfectionner. Il avait de la partialité pour les Anglais, et sa bibliothèque contenait une collection de leurs meilleurs auteurs, particulièrement de leurs philosophes et de leurs poètes. Adeline s’aperçut qu’aucun genre de littérature n’était plus propre à distraire son esprit de la contemplation de ses malheurs, que la haute poésie; et son goût ne tarda pas à lui faire voir combien les Anglais étaient en ce genre supérieurs aux Français. L’esprit de la langue, plus peut-être que celui de la nation, si l’on peut admettre une distinction pareille, en était la cause.

Un soir, tandis que Clare était occupée à la maison, Adeline errait seule dans un endroit favori, au milieu des rochers qui bordaient le lac. Tandis qu’elle se livrait avec délices à la contemplation de ce magnifique spectacle, elle entendit le son d’un cor de chasse; et, jetant ses regards sur le lac, elle aperçut, à quelque distance, un bateau de plaisance. Comme ce spectacle n’était pas commun dans cette solitude, elle s’imagina que c’était une compagnie d’étrangers venue dans le dessein de voir les scènes merveilleuses du pays, ou peut-être des Génevois qui désiraient s’amuser sur un lac aussi majestueux que le leur, quoiqu’il ne fût pas d’une aussi grande étendue; et cette dernière conjecture était assez juste.

En prêtant l’oreille aux sons enchanteurs et moelleux du cor, qui se perdaient insensiblement dans le lointain, la scène lui parut plus attrayante, et elle ne put résister à la tentation de peindre en vers des objets qui lui offraient tant de charmes.

STANCES.

O comme de ce lac l’immensité profonde
Répète et radoucit le vif azur des cieux!
Quels rochers menaçans inclinés sur son onde,
De leur scène sauvage épouvantent mes yeux!

Déjà, vers l’horizon le soleil qui s’abaisse
De la cime des bois dore les verts rameaux,
Tandis que des hauteurs descend une ombre épaisse
Dont le voile s’épand sur la face des eaux.