«Dieu vous accorde sa bénédiction, mademoiselle, dit Pierre en se frottant les mains, à cause des bontés que vous voulez bien avoir pour ma pauvre jeune demoiselle.»
Laluc venait de retourner de sa promenade du soir, quand elles arrivèrent au château. Sa sœur lui dit où elle avait été, et lui raconta l’histoire d’Adeline et sa situation présente. «Sans doute, faites-la transporter ici, dit Laluc, dont les yeux témoignaient la sensibilité de son cœur: elle sera mieux soignée ici que dans la chaumière de Suzanne.»
«Je savais bien que vous diriez cela, mon cher papa, dit Clare; je vais lui préparer le lit vert.»
«Un peu de patience, ma nièce, dit mademoiselle Laluc; il n’est pas nécessaire de se presser si fort; il y a quelque chose à considérer auparavant; mais vous êtes jeune et romanesque.» Laluc sourit. «La nuit est déjà commencée, reprit mademoiselle, c’est pourquoi il serait dangereux de la transporter ce soir. Nous lui préparerons demain matin une chambre et la ferons transporter ici. En attendant, je vais composer une médecine qui, à ce que je crois, lui fera du bien.» Clare consentit à regret à ce délai, et mademoiselle Laluc se retira dans son cabinet.
Le lendemain matin, Adeline, bien enveloppée dans des couvertures, fut transportée au château, où le bon Laluc ordonna qu’on en prît tout le soin possible, et où Clare la soigna avec une tendresse et une assiduité sans exemple. Elle resta dans un état de léthargie durant la plus grande partie du jour; mais vers le soir elle respira plus librement; et Clare, qui la veillait à côté de son lit, eut à la fin le plaisir de voir qu’elle avait recouvré l’usage de ses sens. C’était l’état dans lequel nous l’avons laissée, pour donner cette relation du vénérable Laluc et de sa famille. Le lecteur verra par la suite que ses vertus, et son amitié pour Adeline, étaient bien dignes d’une pareille digression en sa faveur.
CHAPITRE II.
Adeline, à l’aide d’un bon tempérament et des tendres attentions de ses nouveaux amis, se trouva assez bien, dans l’espace d’une semaine, pour quitter sa chambre. Elle fut présentée à Laluc, qu’elle vit en répandant des larmes de reconnaissance; elle le remercia de ses bontés avec tant de chaleur, et en même temps avec tant de simplicité, qu’elle l’intéressa davantage en sa faveur. Pendant les progrès de sa convalescence, la douceur de ses manières lui avait entièrement gagné le cœur de Clare, et avait inspiré beaucoup d’intérêt à sa tante. Les récits que cette dernière faisait d’Adeline, et les louanges que lui donnait Clare, avaient tout à la fois excité l’estime et la curiosité de Laluc. Il la reçut avec une expression de bienveillance qui apporta la paix et la consolation dans son cœur. Elle avait instruit mademoiselle Laluc de plusieurs particularités de son histoire, que Pierre, ou par ignorance, ou par inattention, ne lui avait pas communiquées, supprimant, peut-être par une fausse délicatesse, l’aveu de son attachement pour Théodore. Ces circonstances avaient été redites à Laluc, qui, toujours sensible aux malheurs des autres, s’intéressa particulièrement aux souffrances extraordinaires d’Adeline.
Il y avait près de quinze jours qu’elle était au château, lorsqu’un matin Laluc désira lui parler en particulier. Elle le suivit dans son cabinet, et alors il lui dit, de la manière la plus délicate, que, comme elle avait été malheureuse en père, il souhaitait qu’elle le regardât désormais comme son père, et sa maison comme la sienne. «Vous et Clare serez également mes filles, ajouta-t-il; je serai fort heureux de posséder de pareils enfans.» De violentes émotions de surprise et de reconnaissance empêchèrent pendant quelque temps Adeline de proférer aucune parole. «Ne me faites aucun remercîment, dit Laluc; je comprends tout ce que vous voudriez dire, et je sais aussi que je ne fais que mon devoir: je rends grâces à Dieu de m’avoir fait trouver mon plaisir avec mon devoir.» Adeline essuya les larmes que sa bonté avait excitées, et se prépara à parler; mais Laluc lui serra la main; et, se tournant pour cacher son émotion, il sortit de la chambre.
Adeline fut donc regardée comme appartenant à la famille; et elle aurait trouvé son bonheur dans la tendresse paternelle de Laluc, dans l’affection de Clare et les égards constans de mademoiselle Laluc, si ses inquiétudes continuelles pour le sort de Théodore, dont elle avait moins d’espoir que jamais d’apprendre des nouvelles dans cette solitude, ne l’avaient intérieurement minée, et n’avaient rempli d’amertume tous ses momens de réflexion. Lors même que le sommeil effaçait pour quelque temps la mémoire du passé, son image se présentait souvent à son esprit, accompagnée de toutes les exagérations de la terreur. Elle le voyait dans les fers, confondu avec les plus vils scélérats, ou conduit au supplice avec tout l’appareil terrible des criminels; elle voyait toute la douleur de ses regards et l’entendait répéter son nom avec des accens de désespoir, jusqu’à ce que l’horreur de la scène l’accablait et l’éveillait en sursaut.