Laluc et sa fille accompagnèrent le jeune homme à cheval jusqu’à la ville voisine, qui était à environ huit milles de Leloncourt; et là, répétant tous les avis qu’il lui avait déjà donnés pour sa conduite future, et cédant de nouveau à la tendresse paternelle, Laluc lui dit adieu. Clare pleura, et ressentit plus de chagrin de cette séparation qu’elle n’aurait dû lui en occasioner; mais c’était presque la première fois qu’elle éprouvait la douleur, et elle s’abandonnait naturellement à son influence.
Laluc et Clare revinrent en gardant un morne silence; le jour était prêt à finir, quand ils aperçurent le lac et ensuite le château. Il n’avait jamais paru sombre auparavant; mais maintenant Clare parcourait seule chaque appartement où elle avait été accoutumée de voir son frère, et se rappelait une infinité de petites circonstances qu’elle aurait regardées comme peu de chose s’il avait été présent, mais auxquelles son imagination mettait actuellement une valeur. Le jardin, les paysages qui l’environnaient, tout avait un aspect mélancolique; ils furent long-temps à reprendre leurs caractères naturels, et Clare à recouvrer sa vivacité.
Près de quatre ans s’étaient écoulés depuis cette séparation, lorsqu’un soir, tandis que mademoiselle Laluc et sa nièce étaient à travailler dans la salle, une bonne femme du voisinage désira leur parler. Elle venait demander quelques médecines, et consulter mademoiselle Laluc. «Il est arrivé un triste accident dans notre maison, mademoiselle, dit-elle; en vérité la pauvre fille me fait pitié!»—Mademoiselle Laluc lui dit de s’expliquer, et la bonne femme ajouta que son frère Pierre, qu’elle n’avait point vu depuis plusieurs années, était arrivé, et qu’il avait amené avec lui une jeune demoiselle qui, à ce qu’elle croyait, était à l’article de la mort. Elle fit la description de sa maladie, et l’informa des particularités de son histoire, que Pierre lui avait racontée, ne manquant pas de les exagérer, selon qu’elle y était excitée par sa compassion pour la malheureuse étrangère, ou par son amour pour le merveilleux.
Ce récit parut fort extraordinaire à mademoiselle Laluc; mais la pitié que lui inspirait la triste situation de la jeune malade, lui fit prendre de plus amples renseignemens sur cette affaire. «Voulez-vous que j’y aille, mademoiselle? dit Clare, qui avait écouté avec une tendre compassion ce qu’avait dit la pauvre femme. Permettez-moi d’y aller; elle doit avoir besoin de secours, et je souhaiterais voir comment elle va.» Mademoiselle fit encore quelques questions touchant sa maladie; après quoi, ôtant ses lunettes, elle se leva, et dit qu’elle irait elle-même. Clare voulut l’accompagner. Elles mirent leurs chapeaux, et suivirent la bonne femme à la chaumière où était Adeline, dans une très-petite chambre, sur un misérable lit, pâle, décharnée, et insensible à tout ce qui l’environnait. Mademoiselle Laluc se tourna vers la femme, et lui demanda combien il y avait qu’elle était dans cet état: en même temps Clare s’approcha du lit; et prenant sa main presque morte qui reposait sur la couverture, regarda fixement son visage. «Elle ne sent rien, dit-elle; pauvre créature! je voudrais qu’elle fût au château; elle y serait plus commodément, et je pourrais la soigner.» La femme répondit à mademoiselle Laluc qu’il y avait plusieurs heures que la jeune dame était dans cet état. Mademoiselle lui tâta le pouls, et secoua la tête. «Cette chambre est bien petite, dit-elle.—Bien petite, vraiment! s’écria Clare avec chaleur: elle serait sûrement beaucoup mieux au château, si on pouvait l’y transporter.»
«Nous verrons, dit sa tante. En attendant, laissez-moi parler à Pierre; il y a bien des années que je ne l’ai vu.» Elle passa dans la chambre d’entrée, et la femme sortit pour l’appeler. Quand elle fut partie: «C’est une triste habitation que celle-ci pour cette pauvre étrangère, dit Clare; elle ne guérira jamais dans cet endroit: je vous en supplie, ma tante, faites-la transporter chez nous; je suis sûre que mon père n’en sera pas fâché. D’ailleurs, il y a quelque chose dans sa figure, quelque insensible qu’elle soit, qui me prévient en sa faveur.»
«Ne parviendrai-je jamais, dit la tante, à détruire en vous cette disposition romanesque à juger les gens sur leur physionomie? Il est peu important de savoir quelle est sa figure; il suffit qu’elle soit dans un état déplorable, pour que je veuille lui donner des secours; mais je désirerais auparavant faire quelques questions à Pierre à son sujet.»
«Je vous remercie, ma chère tante, dit Clare; on la fera donc transporter?» Mademoiselle Laluc allait répliquer; mais Pierre entra, et, témoignant le plaisir qu’il ressentait de la voir, demanda comment M. Laluc et Clare se portaient. Clare félicita cet honnête garçon sur son retour dans son pays natal: il répondit à ses félicitations, en exprimant plusieurs fois sa surprise de la voir si grande. «Quoique je vous aie tant de fois portée dans mes bras, je ne vous aurais jamais reconnue. Les jeunes branches croissent si vite, comme nous disions!»
Mademoiselle Laluc s’informa alors des particularités de l’histoire d’Adeline, et Pierre lui dit tout ce qu’il en savait; savoir, que son ancien maître l’avait trouvée dans un état de détresse, et qu’il l’avait lui-même emmenée de l’abbaye, pour la soustraire aux poursuites d’un marquis français.
La simplicité du discours de Pierre ne lui permit pas de soupçonner sa véracité, quoique plusieurs fois des circonstances qu’il raconta excitassent toute sa surprise et sa pitié. Clare eut souvent les larmes aux yeux pendant le cours de ce récit; et, quand il fut terminé, elle dit: «Ma chère tante, je suis persuadée que, lorsque mon père connaîtra l’histoire de cette infortunée, il ne refusera pas de lui servir de père, et moi, je serai sa sœur.»
«Elle le mérite bien, dit Pierre, car vraiment c’est une bonne fille.» Il s’étendit alors beaucoup sur ses louanges, chose extraordinaire pour lui. «Je vais consulter mon frère sur son compte, dit mademoiselle Laluc en se levant; il faudrait certainement la mettre dans une chambre plus aérée. Le château est si près d’ici, qu’on peut la transporter sans courir de grands risques.»