Elle s’arrêta un instant, peu satisfaite de ce raisonnement. Reprenant ensuite le fil de ses réflexions: «Mais comment! ajouta-t-elle, suis-je sûre que j’aurais résisté à mes penchans, s’il y avait eu quelque raison pour cela? Si la pauvre famille que je négligeai hier n’avait point été pourvue aujourd’hui, je pense que je l’aurais encore oubliée, tandis que je jouais du luth sur le bord du lac.»

Elle rappela ensuite à son esprit tout ce que son père avait dit dans différentes occasions, sur la nécessité de maîtriser ses passions, et elle ressentit quelques peines.

«Non, dit-elle, si je ne regarde pas l’observation d’une résolution que j’ai solennellement formée, comme une raison suffisante de résister à mes inclinations, je crains bien qu’aucun autre motif ne puisse me retenir. J’avais fermement résolu de ne point toucher mon luth d’aujourd’hui, et j’ai manqué de fermeté. Demain, je serai peut-être tentée de négliger quelque devoir; car j’ai découvert que je ne pouvais compter sur ma propre prudence. Puisque je ne puis vaincre la tentation, je veux l’éviter.»

Le lendemain matin, elle apporta son luth à Laluc, et le pria de le reprendre, ou au moins de le garder, jusqu’à ce qu’elle eût appris à maîtriser ses passions.

Ses paroles touchèrent vivement Laluc. «Non, Clare, dit-il, il n’est pas nécessaire que je reprenne votre luth; le sacrifice que vous voulez bien faire prouve que vous méritez ma confiance. Gardez cet instrument; puisque vous avez assez de résolution pour l’abandonner, quand il vous détourne de vos devoirs, je suis persuadé que vous en aurez assez pour résister à son influence, maintenant qu’il vous est rendu.»

Ces paroles firent à Gare un plaisir qu’elle n’avait jamais éprouvé; mais elle crut que, pour mériter ces louanges, il était nécessaire de consommer le sacrifice qu’elle avait commencé. Dans le vertueux enthousiasme du moment, les plaisirs de la musique furent absorbés par celui d’obtenir un éloge bien mérité; et, en refusant le luth qui lui était offert, elle éprouvait des sensations exquises. «Mon cher papa, dit-elle les yeux remplis de larmes, permettez que je me rende digne des louanges que vous voulez bien m’accorder, et pour lors je serai vraiment heureuse.»

Laluc ne la vit jamais si semblable à sa mère que dans cet instant; et l’embrassant tendrement, il pleura quelque temps en silence. Quand il fut en état de parler: «Vous méritez déjà mes éloges, dit-il; et je vous rends votre luth pour récompense de la conduite qui y a donné lieu.» Cette scène rappela à Laluc des choses trop tendres pour son cœur; et, rendant l’instrument à Clare, il quitta subitement la chambre.

Le fils de Laluc, jeune homme qui promettait beaucoup, était destiné par son père à l’état ecclésiastique, et avait reçu de lui une excellente éducation, qu’il fut cependant jugé nécessaire de finir dans une université. Laluc avait choisi celle de Genève. Son dessein était non-seulement de rendre son fils savant, mais de lui donner aussi toutes les qualités qui rendent l’homme estimable. Il l’avait encore accoutumé, dès son enfance, au travail et à la peine; à mesure qu’il avançait en âge, il lui fit prendre des exercices virils, l’instruisit des arts utiles, ainsi que des sciences abstraites.

Il était d’un caractère fier et ardent; mais il avait le cœur généreux. Il attendait le temps où il allait voir Genève, et le nouveau monde qu’il devait y rencontrer, avec toute l’impatience de la jeunesse; et le plaisir que lui causait cette attente, l’empêchait de penser aux regrets qu’il aurait sans cela éprouvés en se séparant de sa famille.

Un frère de feue madame Laluc, qui était née Anglaise, résidait à Genève. Il suffisait d’être parent de sa femme, pour avoir des droits sur le cœur de Laluc; c’est pourquoi il avait toujours entretenu une correspondance avec M. Andeley, quoique la différence de leurs caractères et de leur façon de penser n’eût jamais fait naître entre eux une grande amitié. Laluc lui écrivit alors pour lui faire connaître ses intentions d’envoyer son fils à Genève, et de le confier à ses soins. M. Andeley avait fait une réponse amicale à cette lettre; et peu de temps après, une des connaissances de Laluc ayant des affaires à Genève, il résolut de faire partir son fils avec elle. La séparation fut pénible pour le père, et presque insupportable à Clare. Mademoiselle Laluc fut affligée, et eut soin de lui mettre une quantité suffisante de remèdes dans sa malle; elle se donna aussi beaucoup de peine pour lui expliquer leurs vertus et les différentes maladies où ils pouvaient être utiles; mais elle prit soin de donner ces instructions en l’absence de son père.