«Quel dommage, dit-elle, qu’une chose qui m’est si agréable me cause tant de peine! Ce luth fait mes délices et mon tourment!» Cette réflexion excita bien des mouvemens dans son sein; mais elle s’endormit avant de prendre aucun parti.

Elle s’éveilla le lendemain de grand matin, et attendit avec impatience les progrès du jour. Le soleil paraissant enfin, elle se leva; et, résolue d’expier sa première négligence par tous les moyens possibles, elle vola vers la chaumière.

Elle y resta pendant un temps considérable; et, quand elle revint au château, son visage avait recouvré sa sérénité accoutumée. Elle prit néanmoins la résolution de ne point toucher son luth de la journée.

En attendant le déjeuner, elle s’occupa à lier les fleurs et à élaguer les branches redondantes; elle se trouva, sans s’en apercevoir, au-dessous de ses chers acacias, sur le bord du lac. «Ah! dit-elle en soupirant, que l’air que j’appris hier ferait un bon effet sur l’eau!» Mais elle se rappela sa résolution, et arrêta les pas qu’elle avait involontairement faits vers le château. Elle se rendit auprès de son père à la bibliothèque, à l’heure ordinaire, et vit, par le discours qu’il tint à son frère sur les lectures des deux jours précédens, qu’elle avait perdu des leçons bien intéressantes. Elle pria son père de lui dire de quoi il était question; mais il répliqua avec calme qu’elle avait préféré un autre amusement pendant la discussion du sujet, et qu’il fallait qu’elle se résignât à l’ignorer. «Vous voudriez, dit-il, recueillir la récompense de l’étude dans les amusemens de l’oisiveté; apprenez à être raisonnable...., et n’espérez point pouvoir réunir les contraires.»

Clare sentit la justesse de ce reproche, et se ressouvint de son luth. «Qu’il a été cause de bien du mal! dit-elle en soupirant. Oui, je suis déterminée à ne pas le toucher aujourd’hui; je prouverai que je suis en état de résister à une inclination, quand je vois que cela est nécessaire.» Ainsi résolue, elle s’appliqua à l’étude avec plus d’assiduité qu’à l’ordinaire.

Elle tint ferme dans sa résolution, et, vers la fin du jour, alla dans le jardin pour se délasser. La soirée était calme et extraordinairement belle; l’on n’entendait, par intervalle, que le faible bruit des feuilles (ce qui rendait le silence plus majestueux), et les murmures éloignés des torrens qui roulaient à travers les rochers. En regardant des bords du lac le soleil s’éclipser derrière les Alpes, dont le sommet avait une teinte d’or et de pourpre; en considérant les derniers rayons de la lumière, réfléchis sur la surface des eaux qui n’étaient pas agitées par le moindre souffle, elle poussa un soupir. «Oh! que le son de mon luth, dit-elle, serait actuellement agréable dans cet endroit, et tandis que tout est si tranquille autour de moi!»

La tentation fut trop grande pour Clare; elle courut au château, revint avec l’instrument vers les acacias. Elle joua à l’ombre de leurs feuillages, jusqu’à ce que l’obscurité de la nuit eût fait disparaître les environs; mais la lune parut, et, répandant une lueur tremblante sur le lac, rendit la scène plus intéressante.

Il fut impossible de quitter un endroit si enchanteur; Clare répéta plusieurs fois ses airs favoris. La beauté de la nature excita tout son génie; elle n’avait jamais auparavant joué avec tant d’expression; et elle écoutait avec ravissement les notes qui languissaient sur la surface des eaux, et se perdaient ensuite dans le lointain. Elle était enchantée. «Non, il n’y avait rien de plus délicieux que de jouer du luth sous ces acacias, sur le bord du lac et au clair de la lune!»

Quand elle revint au château, le souper était fini. Laluc avait remarqué Clare, et n’avait pas voulu qu’on l’interrompît.

Quand l’enthousiasme fut passé, elle se souvint qu’elle avait manqué à sa résolution, et cette réflexion lui fit de la peine. «Je me vantais, dit-elle, de pouvoir résister à mes penchans, et j’ai eu la faiblesse de céder à leur impulsion. Mais quel mal ai-je fait ce soir en y cédant? Je n’ai négligé aucun devoir, puisque je n’en avais aucun à remplir. De quoi donc puis-je m’accuser? Il aurait été ridicule de tenir ma résolution et de me refuser un plaisir, tandis qu’il n’y avait aucune raison pour cette privation.»