Son château était situé sur les bords d’un petit lac presque environné de montagnes d’une hauteur prodigieuse, dont les bizarres saillies formaient une vue singulièrement sublime et majestueuse.
A côté du lac, presque vis-à-vis le château, les montagnes semblaient se reculer, et laissaient apercevoir une longue chaîne des Alpes variées, et les ombres innombrables qu’offraient ces dernières. Les unes couvertes de brouillards couleur de ciel, les autres ayant une teinte de beau pourpre, et d’autres ne présentant qu’un jour partiel, donnaient un coloris enchanteur au reste de la scène.
Le bonheur de Laluc était de voir ses enfans heureux; et, dans une de ses excursions à Genève, où il était allé visiter des parens de feu sa femme, il acheta un luth pour Clare. Elle le reçut avec une reconnaissance au-delà de toute expression; et, ayant appris un air, elle vola vers ses chers acacias, et le joua tant de fois, qu’elle oublia toute autre chose, ses petits devoirs domestiques, ses livres, le dessin: l’heure même que son père dévouait à son instruction, et où elle se rendait, avec son frère, dans la bibliothèque, afin d’y partager ses leçons; cette heure-là, dis-je, fut également oubliée. Laluc ne disait rien. Mademoiselle Laluc n’était pas contente que sa nièce négligeât ses devoirs domestiques, et voulait la réprimander; mais Laluc la pria de n’en rien faire. «Souffrez, dit-il, que l’expérience lui fasse connaître son erreur; les préceptes ne convainquent guère les jeunes gens.»
Mademoiselle répondit que l’expérience était un précepteur bien lent. «Mais aussi il est sûr! répliqua Laluc; et c’est souvent le plus prompt de tous. Au reste, quand l’expérience ne peut pas nous causer de maux sérieux, il vaut mieux se fier à elle.»
Clare passa le second jour comme le premier, et le troisième comme le second. Elle savait alors jouer plusieurs airs; elle vint trouver son père, et lui répéta ce qu’elle avait appris.
A souper, la crème n’était pas faite, et il n’y avait pas de fruits sur la table. Laluc en demanda la raison. Clare s’en ressouvint et rougit. Elle remarqua que son frère était absent, mais elle ne dit rien. Vers la fin du repas, il parut. Son visage exprimait une satisfaction extraordinaire; mais il s’assit sans rien dire. Clare lui demanda ce qui l’avait empêché de venir souper, et apprit qu’il avait été chez une pauvre famille du voisinage, pour lui porter les secours que son père lui accordait par semaine. Laluc avait confié le soin de cette famille à sa fille, et elle devait leur porter leur petit nécessaire la veille; mais elle n’avait pensé qu’à la musique.
«Comment avez-vous trouvé la femme, dit Laluc y son fils? Plus mal, répondit-il; car elle n’avait pas reçu ses médecines régulièrement, et les enfans n’avaient rien ou presque rien à manger aujourd’hui.»
Clare fut fâchée. «Rien à manger! se dit-elle. J’ai été pendant toute la journée à jouer du luth sous les acacias, sur les bords du lac.» Son père fit semblant de ne point observer son émotion, mais se tourna vers son fils. «Quand je l’ai quittée, elle allait beaucoup mieux, dit ce dernier; les médecines que je lui ai portées l’ont soulagée, et j’sai eu le plaisir de voir faire un bon souper à ses enfans.»
Clare, peut-être pour la première fois, envia son plaisir; elle avait le cœur gros, et elle garda le silence. «Rien à manger aujourd’hui! pensait-elle.»
Elle se retira tristement dans sa chambre. La douce sérénité avec laquelle elle avait coutume d’aller se coucher était évanouie; car elle ne pouvait plus se rappeler le jour passé, avec satisfaction.