Un pareil voyage était néanmoins bien long, et, croyant sa vie dans un état trop précaire, il hésita. Il n’aimait pas non plus à abandonner les devoirs de sa paroisse pendant un temps aussi considérable que pourrait exiger le rétablissement de sa santé; mais ses paroissiens, qui sentaient le prix de la vie de leur pasteur, allèrent en corps le solliciter de vouloir bien les quitter pendant quelque temps. Il fut très-sensible à cette marque de leur attachement. Une preuve d’estime si évidente, jointe aux sollicitations de sa famille, et la considération qu’il était de son devoir de prolonger sa vie autant que possible par rapport à elle, étaient des motifs trop puissans pour pouvoir y résister, et il se détermina à partir pour l’Italie.

Il fut arrêté que Clare et Adeline, dont la santé, suivant l’opinion de Laluc, avait besoin d’un changement d’air et de scène, l’accompagneraient, et que Pierre les suivrait.

Le jour de son départ, un grand nombre de ses paroissiens s’assembla autour de la porte pour lui dire adieu. C’était une scène attendrissante; il pouvait se faire qu’ils ne se revissent jamais. Enfin Laluc, après avoir essuyé les larmes qui coulaient de ses yeux, dit: «Ayons confiance en Dieu, mes amis; il a le pouvoir de guérir les maladies du corps et de l’esprit. Nous nous reverrons, si ce n’est pas dans ce monde, au moins, j’espère, dans un meilleur. Tâchons par notre conduite de mériter ce meilleur monde.»

Les sanglots des paroissiens ne leur permirent pas de faire de réplique. Il n’y avait aucun des habitans qui ne versât des larmes; car ils étaient alors presque tous rassemblés en présence de Laluc. Il leur prit à chacun la main: «Adieu, mes amis, leur dit-il, nous nous reverrons.—Dieu le veuille! s’écrièrent-ils tous d’une voix.»

Il monta ensuite à cheval; et Clare et Adeline étant prêtes, ils firent leurs derniers adieux à mademoiselle Laluc et quittèrent le château.

Laluc et sa petite compagnie s’avancèrent à petits pas, plongés dans le silence; silence trop agréable pour être sitôt rompu, et auquel ils s’abandonnèrent sans crainte d’interruption. La grandeur solitaire des scènes a travers lesquelles ils passaient, et le doux murmure des pins qui agitaient leurs branches altières, contribuaient davantage au plaisir de la méditation.

Ils allèrent à courtes journées; et, après avoir voyagé pendant quelques jours au milieu des montagnes romantiques et des vallées champêtres du Piémont, ils parvinrent au riche comté de Nice.

Le jour était sur son déclin, quand les voyageurs, en tournant une saillie de cette chaîne des Alpes qui couronne l’amphithéâtre dont Nice est environné, découvrirent les vertes collines qui descendent jusqu’au rivage, la ville et son ancien château, et les vastes eaux de la Méditerranée, avec les montagnes de Corse, à la plus grande distance. Un tel spectacle était bien capable d’exciter l’admiration dans toutes les âmes: mais pour Adeline et pour Clare, la nouveauté et l’enthousiasme lui donnèrent de nouveaux charmes. L’air doux et salubre parut applaudir à l’arrivée de Laluc dans cette charmante région, et la sérénité de l’atmosphère promettre un été perpétuel. Ils descendirent enfin dans la petite plaine où est située la ville de Nice, et qui était la plus grande étendue de plat pays qu’ils eussent rencontrée depuis leur entrée en Italie. Adeline remarqua que les paysans de ces fertiles contrées avaient des visages maigres et l’air mécontent, triste contraste avec la surface du pays, et elle déplora les funestes effets d’un gouvernement arbitraire, où les richesses de la nature, destinées pour tous les habitans, sont accaparées par quelques individus, tandis que le plus grand nombre meurt de faim au milieu de l’abondance.

La ville perdit beaucoup de sa beauté lorsqu’ils s’en approchèrent de plus près: ses rues étroites et ses tristes maisons ne répondaient guère à ce que semblait promettre la vue éloignée de ses remparts et de son port rempli de vaisseaux. L’apparence de l’auberge où Laluc descendit, n’était pas de nature à lui donner plus de satisfaction; mais s’il fut surpris de trouver si peu de commodités dans une ville célèbre par le nombre de malades qui s’y réfugient de tous les pays de l’Europe, il le fut encore davantage lorsqu’il apprit la difficulté de s’y procurer des appartemens garnis.

Après bien des recherches, il trouva des logemens dans une maison, petite à la vérité, mais fort agréable, située à peu de distance de la ville: elle avait un jardin, et une terrasse qui commandait une vue de la mer; et elle était remarquable par un air de propreté peu commun dans les maisons de Nice. Il convint aussi de manger avec la famille, où il se trouvait deux autres pensionnaires, homme et femme, et devint, de cette manière, habitant momentané de ces beaux lieux.