Harmonieux enfant de la mélancolie,
Ah! prolonge pour moi ta douce mélodie!
Quand le soir, dans l’azur d’un couchant radieux,
Elevant lentement son vol silencieux,
Du sommet des hauteurs et des forêts plus sombres,
Vient tirer sur les champs le grand rideau des ombres,
Aux rayons que la lune épanche dans les airs,
Que j’aime à m’égarer sur des coteaux déserts,
A suivre les vallons par une oblique route!
Cher oiseau! j’interromps mes pas, et je t’écoute
Jusqu’à l’heure où la nuit, à l’entour des hameaux,
Fait revenir les morts du fond de leurs tombeaux.
Des pays que l’été s’est choisis pour domaine,
Sur l’aile des zéphyrs le printemps te ramène,
Et t’a fait voyager par de douces chaleurs,
Suivi de la rosée et de l’esprit des fleurs.
O que ta longue absence affligeait ta patrie!
«Harmonieux enfant de la mélancolie,»
Qui cherches dans les bois, sous des rameaux épais,
Un asile écarté pour y gémir en paix,
Tandis qu’une lueur se mêle à l’ombre obscure,
Fais entendre ta voix si touchante et si pure!
Oui, recommence encor ce concert ravissant
Que le zéphyr du soir emporta en gémissant.
Aux souffrances du cœur ta complainte assortie
Charme de mes pensers la triste sympathie.
A tes accens plaintifs, dans la paix de la nuit,
L’imagination évoque et reproduit
Les amis dont nous prive une éternelle absence,
Nos plaisirs tant de fois trompés par l’espérance,
Couleuvres que l’amour nous cachait sous des fleurs,
Et de ressouvenir nous répandons des pleurs.
La mémoire à l’instant revêt de tous leurs charmes
Les tons passionnés, le sourire, les larmes
Qui surprirent un cœur facile à décevoir;
Ce cœur en pousse encor un soupir sans espoir!
Son pinceau rajeunit, sur nos scènes passées,
Des couleurs que le temps avait presque effacées;
Et l’amour assoupi, s’éveillant à sa voix,
Reprend pour nous frapper son arc et son carquois.
Tes chants, sur cette image où le regret nous lie,
Répandent les attraits de la mélancolie,
Et ce calme serein, si plein de volupté,
Que la joie et les ris n’ont jamais enfanté.
Redis, aimable oiseau, ta plaintive romance,
Si chère au sentiment, si chère à l’innocence!
L’obscurité rappela enfin à Adeline son éloignement de l’auberge, et qu’elle avait un grand bois à traverser; elle dit adieu à l’enchanteur qui l’avait retenue si long-temps, et suivit le sentier à pas redoublés. Après avoir marché pendant quelque temps, elle se perdit, et l’obscurité plus grande encore ne lui permit pas de juger de quel côté elle allait. Ses craintes augmentèrent ses difficultés; elle crut distinguer des voix d’hommes à quelque distance, et redoubla de vitesse jusqu’à ce qu’elle se trouvât sur le rivage, sur lequel le bois était pour ainsi dire suspendu. Elle était alors tout hors d’haleine. Elle s’arrêta un moment pour se remettre, et écouta avec timidité; mais au lieu de voix d’hommes, elle entendit faiblement dans les airs les notes d’une plaintive musique. Son cœur, toujours sensible aux impressions de la mélodie, s’attendrit à ces sons; et ce doux enchantement dissipa, pour un moment, sa frayeur. Il se joignit à son plaisir un mélange de surprise, lorsqu’à mesure que la musique s’approcha, elle distingua le son de l’instrument, et cet air si connu qu’elle avait, quelques jours auparavant, entendu sur les côtes de la Provence. Mais elle n’eut pas le temps de faire des conjectures; le bruit des pas redoublait, et elle se hâta davantage. Elle était sortie de l’obscurité des bois; et la lune, alors sans nuage, laissait apercevoir sur le sable uni le port et la ville à une certaine distance. Les pas qu’elle avait entendus ne tardèrent pas à l’atteindre, et elle aperçut deux hommes; mais ils passèrent sans faire attention à elle; et elle crut reconnaître la voix de celui qui parlait alors. Ses sons étaient si familiers à son oreille, qu’elle fut surprise de son défaut de mémoire, en ne reconnaissant pas sur-le-champ celui qui les prononçait. Elle entendit d’autres pas; et une voix brusque lui commanda de s’arrêter. Tournant aussitôt les yeux, elle aperçut imparfaitement un homme en habit de matelot, qui renouvela le même ordre. Poussée par la terreur, elle se mit à fuir le long du rivage; mais sa course était timide et tremblante; celle de l’homme qui la poursuivait, prompte et vigoureuse.
Elle eut à peine assez de force pour joindre les deux hommes qui venaient de passer, et d’implorer leur protection, avant d’être atteinte par ce drôle-là, qui s’enfonça subitement dans le bois, sur la gauche, et disparut.
Elle était tellement essoufflée, qu’elle ne put répondre aux questions des étrangers qui la soutenaient, que lorsqu’une exclamation soudaine et le son de son nom attirèrent ses yeux sur la personne qui le prononçait; et, au clair de lune qui donnait fortement sur son visage, elle reconnut M. Verneuil. Ils éprouvèrent alors une satisfaction mutuelle, et il s’ensuivit des explications.
Quand il sut que Laluc et sa fille étaient à l’auberge, il trouva un double plaisir à l’y reconduire. Il dit qu’il avait rencontre un ancien ami en Savoie, qu’il présenta sous le nom de Mauron, qui l’avait engagé à changer de route, et à l’accompagner sur les côtes de la Méditerranée. Ils s’étaient embarqués en Provence il y avait quelques jours, et ne faisaient que débarquer sur la terre de M. Mauron. Adeline ne douta plus que ce ne fût la flûte de M. Verneuil, qui lui avait causé tant de plaisir à Leloncourt, qu’elle avait entendue sur la mer.
Quand ils arrivèrent à l’auberge, ils trouvèrent Laluc extrêmement inquiet pour Adeline, à la recherche de laquelle il avait envoyé plusieurs personnes. Son inquiétude fit place à la surprise et au plaisir, lorsqu’il l’aperçut avec M. Verneuil, dont les yeux rayonnèrent d’une manière extraordinaire en voyant Clare. Après des félicitations mutuelles, M. Verneuil observa le peu de commodités que ses amis trouveraient dans cette auberge, et en témoigna son chagrin; et M. Mauron les invita sur-le-champ à venir à son château, avec une chaleur qui détruisit tous les scrupules que la délicatesse ou l’orgueil aurait pu suggérer. Les bois qu’Adeline avait traversés faisaient partie de ses domaines, qui s’étendaient presque jusqu’à l’auberge; mais il insista sur ce que ses hôtes ne vinssent pas à pied, et il partit pour leur envoyer sa voiture et donner des ordres pour leur réception. La présence de M. Verneuil et l’honnêteté de son ami donnèrent à Laluc une gaîté extraordinaire; il conversa avec une vigueur et une vivacité qu’il n’avait pas montrées depuis long-temps; et le sourire de satisfaction que Clare fit à Adeline, exprima combien elle trouvait sa santé amendée par le voyage. Adeline répondit à ses regards par un sourire moins confiant, parce qu’elle attribuait sa vivacité actuelle à une cause plus passagère.
Environ une demi-heure après le départ de M. Mauron, un garçon apporta un message de la part d’un chevalier, alors à l’auberge, qui demandait permission de parler à Adeline. L’homme qui l’avait poursuivie sur le sable lui vint à l’instant à l’esprit, et elle ne douta pas que ce ne fût quelque personne appartenant au marquis de Montalte, peut-être le marquis lui-même, quoiqu’il lui parût fort improbable qu’il l’eût découverte par hasard, dans un endroit si obscur, et sitôt après son arrivée. Elle s’informa du nom du chevalier, avec des lèvres et un visage pâles comme la mort. Le garçon ne le savait pas. Laluc demanda quelle sorte d’homme c’était; mais le garçon, peu accoutumé à faire des signalemens, en rendit un compte si confus, que tout ce qu’Adeline en put tirer, fut qu’il n’était pas grand, mais de moyenne taille. Néanmoins, cette circonstance la convainquant que ce n’était pas le marquis de Montalte, elle demanda à Laluc s’il voulait lui permettre de faire entrer cet étranger.—«Sûrement;» et le garçon se retira. Adeline attendit en tremblant jusqu’à ce que la porte s’ouvrît, et Louis de La Motte entra. Il s’avança d’un air triste et embarrassé, quoique son visage eût témoigné un moment de plaisir en jetant d’abord les yeux sur Adeline, qui était encore l’idole de son cœur. Après les premiers complimens, toutes les appréhensions d’Adeline étant dissipées, elle demanda à Louis depuis quand il avait vu M. et madame La Motte.
«C’est plutôt moi qui devrais vous faire cette question, répondit Louis un peu confus, car je crois qu’il n’y a pas si long-temps que moi que vous les avez vus; et le plaisir que j’ai de vous voir ici est égal à ma surprise. Il y a très-long-temps que je n’ai reçu des nouvelles de mon père, sans doute parce que mon régiment a changé de garnison.»