Ses regards témoignaient qu’il aurait voulu savoir avec qui Adeline était actuellement; mais comme c’était un sujet dont elle ne pouvait parler en présence de Laluc, elle tourna la conversation sur des choses indifférentes, après avoir dit que M. et madame La Motte se portaient bien quand elle les avait quittés. Louis parla peu, et regarda Adeline avec anxiété, tandis que son esprit paraissait dans une grande torture. Elle le remarqua; et, se rappelant la déclaration qu’il lui avait faite en quittant l’abbaye, elle attribua son embarras actuel à l’effet d’une passion mal éteinte, et parut n’y pas faire attention. Après être resté assis pendant près d’un quart d’heure dans des angoisses qu’il ne pouvait ni vaincre ni cacher, il se leva pour s’en aller; et en passant auprès d’Adeline, il lui dit à voix basse: «Accordez-moi, je vous en supplie, cinq minutes de conversation particulière.» Elle hésita avec un peu de confusion; et, lui disant ensuite qu’il n’y avait que des amis présens, elle le pria de s’asseoir.—«Pardonnez-moi, dit-il du même ton; ce que j’ai à vous dire vous concerne de très-près, et ne regarde que vous. Faites-moi la grâce de m’entendre un moment.» Il dit cela d’un air qui la surprit; et, ayant fait porter de la lumière dans une autre chambre, elle y passa avec lui.

Louis s’assit, et resta quelques momens en silence, paraissant être dans la plus grande agitation. A la fin, il dit: «Je ne sais si je dois me réjouir ou m’affliger de cette rencontre inattendue; cependant, pourvu que vous soyez en sûreté, je dois certainement m’en réjouir, quelque pénible que soit la tâche que j’ai à remplir. Je n’ignore pas les dangers que vous avez courus, ni les persécutions que vous avez éprouvées, et ne puis m’empêcher de témoigner mon inquiétude sur votre situation actuelle.—Êtes-vous véritablement avec des amis?»—«Oui, dit Adeline; M. La Motte vous a informé.......»—«Non, répliqua Louis en poussant un profond soupir, ce n’est pas mon père.» Il s’arrêta.—«Mais je suis vraiment charmé que vous soyez en sûreté, reprit-il. Oh! que cela me fait de plaisir! Si vous saviez, aimable Adeline, ce que j’ai souffert.» Il s’arrêta.—«Je croyais que vous aviez quelque chose d’important à me communiquer, monsieur, dit Adeline; excusez-moi si je vous rappelle que je n’ai pas beaucoup de temps à perdre.»

«Oui vraiment, c’est quelque chose d’important, répliqua Louis; mais je ne sais comment vous l’annoncer....... Comment adoucir...... Cette tâche est trop cruelle. Hélas! mon pauvre ami!»

—«De qui parlez-vous, monsieur?» dit Adeline avec précipitation. Louis se leva de sa chaise, et se promena de long en large dans la chambre. «Je voudrais, ajouta-t-il, vous préparer pour ce que j’ai à dire; mais je n’en suis réellement pas capable.»

—«Je vous supplie de ne pas me tenir plus long-temps en suspens,» dit Adeline, qui soupçonnait violemment que c’était de Théodore qu’il voulait parler. Louis hésita encore. «Est-il...... oh! est-il?... dites-moi, je vous en conjure, ce qu’il y a de pis tout d’un coup, dit-elle dans les plus vives angoisses; je puis tout entendre.......: oui, je le puis.»

—«Mon malheureux ami, s’écria Louis, ô Théodore!»...—«Théodore! répéta faiblement Adeline; il existe donc?»..... «Oui, dit Louis; mais».... Il s’arrêta...... «Mais quoi? s’écria Adeline en tremblant violemment; puisqu’il vit, vous ne pouvez rien m’apprendre de pire que ce que ma frayeur m’avait suggéré; c’est pourquoi je vous prie de ne pas hésiter....» Louis s’assit de nouveau, et, prenant un air plus composé, dit: «Il vit, madame, mais il est prisonnier, et....... car pourquoi vous tromper? je crains qu’il ne lui reste guère d’espoir pour ce monde.»

—«Il y a long-temps que j’ai les mêmes craintes, dit Adeline en affectant un ton plus calme. Vous avez quelque chose de plus terrible que cela à m’annoncer; et je vous supplie encore une fois de vouloir bien vous expliquer.»

—«Il y a tout à appréhender de la part du marquis de Montalte, dit Louis. Hélas! pourquoi dis-je à appréhender? son jugement est déjà terminé.... il est condamné à mort.»

A cette confirmation de ses craintes, la pâleur de la mort se répandit sur le visage d’Adeline; elle resta sans mouvement, et essaya de soupirer, mais parut presque suffoquée. Effrayé de son état, et s’attendant à la voir s’évanouir, Louis voulut la soutenir; mais elle l’éloigna de la main, incapable de prononcer une parole. Il appela du secours; et Laluc, Clare et M. Verneuil, informés de l’indisposition d’Adeline, volèrent auprès d’elle.

Au son de leurs voix, elle leva les yeux, et sembla se remettre; elle poussa un profond soupir, et fondit en larmes. Laluc se réjouit de la voir pleurer, encouragea ses larmes, qui au bout de quelque temps la soulagèrent; et quand elle fut en état de parler, elle désira retourner dans la chambre de Laluc. Louis l’y accompagna. Quand elle fut beaucoup mieux, il voulut se retirer; mais Laluc le pria de rester.