«Vous êtes peut être un parent de cette jeune demoiselle, monsieur, dit-il, et vous lui apportez probablement des nouvelles de son père.—Non, monsieur, répliqua Louis en hésitant.—Ce monsieur-là, dit Adeline, qui avait alors rassemblé ses esprits, est le fils de M. La Motte dont vous m’avez entendu parler...» Louis parut choqué d’être connu pour le fils d’un homme qui en avait autrefois agi si mal envers Adeline, qui, s’apercevant à l’instant de la peine que ses paroles lui avaient causée, s’efforça d’en adoucir l’effet, en disant que La Motte l’avait sauvée d’un danger imminent, et lui avait donné un asile pendant plusieurs mois. Adeline était fort inquiète de savoir toutes les particularités de la situation de Théodore: mais elle n’avait pas le courage de renouveler la conversation sur ce sujet en présence de Laluc; elle se hasarda néanmoins de demander à Louis si son régiment était en garnison dans la ville.

Il répondit que son régiment était à Vaceau, ville située sur les frontières d’Espagne; qu’il venait de traverser une partie du golfe de Lyon, dans le dessein de se rendre en Savoie, et qu’il partirait le lendemain de grand matin.

«Nous en venons, dit Adeline; puis-je vous demander dans quelle partie de la Savoie vous allez?—A Leloncourt, répliqua-t-il.—A Leloncourt! dit Adeline avec quelque surprise.—Je ne connais pas le pays, ajouta Louis, mais j’y vais pour obliger mon ami. Il paraît que vous connaissez Leloncourt.—Sûrement, dit Adeline.—Vous savez donc probablement que M. Laluc y demeure, et vous devinerez aisément le motif de mon voyage.»

«Ô ciel! est-il possible, s’écria Adeline,—est-il possible que Théodore Peyrou soit un parent de M. Laluc?»

«Théodore! que dites-vous de mon fils? demanda Laluc avec crainte.—Votre fils, dit Adeline d’une voix tremblante! votre fils!—L’étonnement et la douleur peints sur son visage augmentèrent les appréhensions de cet infortuné père; et il répéta sa demande. Mais Adeline fut incapable de lui répondre; et la détresse de Louis, en découvrant d’une manière si inattendue le père de son malheureux ami, sachant qu’il était chargé de l’informer du sort de son fils, le priva pendant quelque temps de l’usage de la parole; et Laluc et Clare, dont les craintes étaient augmentées par ce cruel silence, répétèrent de nouveau leurs questions.

A la fin, le sentiment des souffrances qu’allait éprouver le bon Laluc surmontant toute autre considération, Adeline recouvra assez de force d’esprit pour essayer d’adoucir la nouvelle que Louis avait à lui communiquer, et pour conduire Clare dans une autre chambre. Là, elle l’informa, de la manière la plus tendre, des circonstances de l’état de son frère, lui cachant néanmoins qu’elle savait sa sentence déjà prononcée. Dans cette relation, elle fut obligée de faire mention de leur attachement, et Clare vit dans l’amie de son cœur la cause innocente de la ruine de son frère. Adeline apprit en même temps la circonstance qui avait contribué à la tenir dans l’ignorance que Théodore fût parent de Laluc; elle fut informée que le premier avait pris le nom de Peyrou, en prenant possession d’une terre qui lui avait été laissée à cette condition par un parent de sa mère. Théodore avait d’abord été destiné pour l’église; mais son inclination lui fit désirer une vie plus active que celle de prêtre; et, lorsqu’il s’était vu maître de ce bien, il était entré au service de France.

Dans le petit nombre d’entrevues interrompues qu’ils avaient eues à Caux, Théodore n’avait parlé à Adeline de sa famille qu’en termes généraux; et ainsi, quand ils furent si subitement séparés, il l’avait sans dessein laissée dans l’ignorance du nom de son père, et du lieu de sa résidence.

La délicatesse de la douleur d’Adeline, qui ne lui avait jamais permis de parler de son objet, même à Clare, avait depuis contribué à la tromper.

La détresse de Clare, en apprenant l’état de son frère, ne connut pas de bornes. Adeline, qui, par un grand effort d’esprit, était parvenue à lui faire part de cette fâcheuse nouvelle d’un air assez composé, se trouva accablée par sa douleur et par celle de Clare. Tandis qu’elles pleuraient amèrement, une scène, peut-être plus touchante, avait lieu entre Laluc et Louis, qui crut nécessaire de l’instruire, quoique avec précaution et graduellement, de toute l’étendue de son malheur. Il dit donc à Laluc que, quoique Théodore eût d’abord passé au conseil de guerre pour avoir quitté son poste, il était actuellement condamné pour avoir attaqué son général, le marquis de Montalte, qui avait produit des témoins pour prouver que sa vie avait été en danger dans cette occasion, et qui, ayant poursuivi l’affaire avec la plus grande rancune, avait finalement obtenu la sentence que la loi exigeait, mais dont tous les officiers du régiment étaient désolés.

Louis ajouta que cette sentence devait être mise à exécution en moins de quinze jours, et que Théodore, extrêmement malheureux de ne pas recevoir de réponses aux différentes lettres qu’il avait écrites à son père, désirait le voir encore une fois, et sachant qu’il n’y avait pas de temps à perdre, l’avait prié d’aller à Leloncourt pour l’informer de sa situation.