Laluc écouta cette relation de l’état de son fils avec un serrement de cœur qui ne lui permit pas de répandre une seule larme, ou de pousser aucune plainte. Il demanda où était Théodore; et, voulant l’aller trouver, il remercia Louis de toutes ses peines, et ordonna sur-le-champ des chevaux de poste.
On lui procura aisément une voiture; et ce malheureux père, après avoir fait de tristes adieux à M. Verneuil et des remercîmens à M. Mauron, partit avec sa famille pour la prison de son fils. Le voyage fut très-silencieux; chacun tâchant, par égard pour les autres, de supprimer l’expression de sa douleur, mais ne pouvant en faire davantage. Laluc avait l’air calme et résigné: il paraissait souvent en prières; mais on apercevait quelquefois sur son visage les efforts qu’il faisait pour conserver cet air de résignation, quoiqu’il voulût les cacher.
CHAPITRE V.
Nous allons maintenant revenir au marquis de Montalte, qui, après avoir fait mettre La Motte dans la prison de D—y, sachant que son procès ne serait pas instruit sur-le-champ, était retourné à sa maison de campagne, sur le bord de la forêt, où il attendait des nouvelles d’Adeline. Il avait d’abord eu dessein de suivre ses domestiques jusqu’à Lyon; mais il se détermina finalement à attendre encore quelques jours pour recevoir des lettres, certain qu’Adeline, poursuivie de si près, ne pouvait échapper, et qu’on l’atteindrait probablement avant qu’elle arrivât dans cette ville. Il fut cependant fort trompé dans son attente; car ses domestiques l’informèrent que, quoiqu’ils l’eussent suivie jusque-là, ils n’avaient pu la découvrir à Lyon, ni la suivre plus loin. Il paraît qu’elle dut son salut au fleuve du Rhône sur lequel elle s’était embarquée, car les gens du marquis ne pensèrent pas à la chercher sur ce fleuve.
Peu après, sa présence avait été nécessaire à Vaceau, où se tenait alors le conseil de guerre; c’est pourquoi il y était allé, d’autant plus irrité qu’il avait été trompé dans ses espérances, et avait fait condamner Théodore. Cette sentence avait causé un deuil universel, car Théodore était fort aimé dans le régiment; et, lorsqu’on sut la cause du ressentiment du marquis, tous les cœurs s’intéressèrent en sa faveur.
Louis de La Motte, se trouvant dans ce temps-là en garnison dans la même ville, entendit une relation imparfaite de cette histoire; et, convaincu que le prisonnier était le jeune chevalier qu’il avait autrefois vu à l’abbaye, il prit la résolution de lui rendre visite, en partie par compassion, et en partie dans l’espoir d’apprendre des nouvelles de ses parens. Le tendre intérêt que Louis exprima, et le zèle avec lequel il offrit ses services, touchèrent Théodore et gagnèrent son amitié. Louis lui rendit de fréquentes visites, fit tout ce que la tendresse put lui suggérer pour adoucir ses souffrances, et il s’ensuivit une estime et une confiance mutuelles.
Théodore communiqua enfin à Louis le principal objet de ses peines; et celui-ci découvrit, avec une douleur inexprimable, que c’était Adeline que le marquis avait si cruellement persécutée, et que c’était pour Adeline que le généreux Théodore allait être conduit au supplice. Il s’aperçut aussi que Théodore était son rival, et qu’il était aimé; mais il étouffa l’angoisse de jalousie que cette connaissance avait occasionée, et ne souffrit pas que la passion le détournât des devoirs de l’humanité et de l’amitié. Il demanda avec chaleur où résidait Adeline. «Elle est encore, à ce que je crois, au pouvoir du marquis, dit Théodore en poussant un profond soupir. O Dieu! ces fers!» et il jeta sur eux un regard agonisant. Louis était assis en silence, et pensif. Enfin, sortant subitement de sa profonde rêverie, il dit qu’il voulait aller chez le marquis, et quitta sur-le-champ la prison. Le marquis était cependant parti pour Paris, où il avait reçu une sommation de paraître au jugement de La Motte; et Louis, ignorant encore ce qui s’était dernièrement passé à l’abbaye, revint à la prison, où il s’efforça d’oublier que Théodore était un rival favori, et de ne le regarder que comme le défenseur d’Adeline. Il fut si pressant dans ses offres de service, que Théodore, qui était aussi surpris qu’affligé du silence de son père, et qui désirait ardemment le voir encore une fois, accepta la proposition qu’il lui fit d’aller en Savoie. «J’ai de violens soupçons, dit Théodore, que mes lettres ont été interceptées par le marquis. Si cela est, mon pauvre père aura tout le poids de ce malheur à soutenir au même instant. A moins que je ne profite de votre amitié, je ne pourrai ni le voir ni entendre parler de lui avant ma mort. Louis! il y a des momens où mon courage est incapable de résister à un pareil choc, et où je suis prêt à perdre l’usage de mes sens.»
Il n’y avait pas de temps à perdre; l’arrêt de mort était déjà signé: et Louis partit à l’instant pour la Savoie. Les lettres de Théodore avaient effectivement été interceptées par le marquis, qui, dans l’espoir de découvrir l’asile d’Adeline, les avait ouvertes et ensuite détruites.
Mais, pour revenir à Laluc, qui s’approchait alors de Vaceau, il ne fit pas la moindre plainte; mais il était évident que sa maladie avait fait des progrès rapides. Louis, qui pendant ce voyage avait donné des preuves de la bonté de son caractère, par les attentions délicates qu’il avait eues pour cette malheureuse compagnie, ne fit pas semblant de s’apercevoir du déclin de la santé de Laluc; et, pour soutenir le courage d’Adeline, tâcha de la persuader que ses craintes à ce sujet n’étaient pas fondées. Elle avait à la vérité besoin de consolation, car elle n’était alors qu’à quelques milles de la ville qui renfermait Théodore; et, quoique l’agitation où elle était l’accablât, elle s’efforçait de prendre un air composé. Quand la voiture entra dans la ville, elle jeta un regard timide et inquiet pour découvrir la prison; mais après avoir passé par plusieurs rues, sans voir aucun bâtiment qui correspondît à l’idée qu’elle s’en était formée, le carrosse s’arrêta devant l’auberge. Les fréquens changemens du visage de Laluc découvrirent la violente agitation de son âme; et, quand il voulut descendre, il fut obligé de s’appuyer sur le bras de Louis, à qui il dit d’une voix faible, en entrant dans le salon: «Je suis vraiment très mal; mais j’espère que cela se passera.» Louis lui serra la main sans répondre une seule parole, et se hâta d’aller chercher Adeline et Clare qui étaient déjà dans le passage. Laluc essuya les larmes qui coulaient de ses yeux (c’étaient les premières qu’il eût encore versées), lorsqu’elles entrèrent dans la chambre. «Je voudrais aller sur-le-champ voir mon pauvre fils, dit-il à Louis; votre tâche est bien désagréable, monsieur: ayez la complaisance de m’y conduire.» Il se leva pour s’en aller; mais, faible et accablé de douleur, il se rassit. Adeline et Clare se réunirent pour le prier de se reposer un peu, et de prendre quelques rafraîchissemens; et Louis, insistant sur la nécessité de préparer Théodore à cette entrevue, lui persuada d’attendre jusqu’à ce que son fils fût instruit de son arrivée, et quitta sur-le-champ l’auberge pour se rendre à la prison de son ami. Quand il fut parti, Laluc, par égard pour ceux qu’il aimait, essaya de prendre quelques rafraîchissemens; mais les convulsions de sa gorge ne lui permirent pas d’avaler le vin qu’il offrait à ses lèvres desséchées; et il se trouva si mal, qu’il désira se retirer dans sa chambre, où il passa seul et en prières les terribles momens d’intervalle de l’absence de Louis.