Clare, appuyée sur le sein d’Adeline qui était assise dans la plus grande détresse, quoique tranquille en apparence, s’abandonnait à la violence de sa douleur. «Je perdrai aussi mon cher père, dit-elle, je le vois bien: je perdrai tout à la fois mon père et mon frère.» Adeline pleura pendant quelque temps en silence avec son amie, et tâcha ensuite de lui persuader que Laluc n’était pas si mal qu’elle le croyait.
«Ne me bercez pas de folles espérances, répliqua-t-elle; il ne survivra pas à ce malheur..........: je m’en suis aperçue dès le commencement.» Adeline, sachant que la détresse de Laluc serait augmentée en voyant sa fille dans cet état, s’efforça de lui inspirer plus de courage, en lui démontrant la nécessité de cacher son émotion en présence de son père. «Cela n’est pas impossible, ajouta-t-elle, quelque pénible qu’en soit l’accomplissement. Sachez, ma chère, que ma douleur est aussi grande que la vôtre; cependant j’ai jusqu’ici été capable de me contenir, parce que j’aime et respecte M. Laluc comme un père.»
Cependant Louis était parvenu à la prison de Théodore, qui le reçut avec un air de surprise et d’impatience. «Qui vous ramène sitôt, dit-il, avez-vous des nouvelles de mon père?» Louis lui apprit alors graduellement les circonstances de leur rencontre et l’arrivée de Laluc à Vaceau. Théodore, en recevant cette nouvelle, parut éprouver différentes émotions. «Mon pauvre père! dit-il; il a donc suivi son fils dans ce lieu d’ignominie! Je ne pensais guère, quand nous nous quittâmes, qu’il me trouverait dans une prison, et en état de condamnation!» Cette réflexion excita en lui un degré de douleur qui le priva pendant quelque temps de l’usage de la parole. «Mais où est-il? dit Théodore en se remettant. Maintenant qu’il est arrivé, je crains cette entrevue que j’ai tant désirée. La vue de son chagrin sera terrible pour moi. Louis! quand je ne serai plus,—consolez mon pauvre père.» Sa voix fut de nouveau interrompue par ses sanglots; et Louis, qui avait craint de l’informer en même temps de l’arrivée de Laluc et de la découverte d’Adeline, jugea alors à propos de lui donner cette dernière consolation.
Les horreurs d’une prison et du malheur s’évanouirent pour un instant. En voyant alors Théodore, on aurait dit qu’il était rendu à la vie et à la liberté. Quand ses premières émotions furent passées: «Je ne murmurerai pas, dit-il, puisque je sais qu’Adeline est sauvée, et que je verrai encore une fois mon père: je m’efforcerai de mourir avec résignation.» Il demanda alors si Laluc était dans la prison; et on lui dit qu’il était à l’auberge avec Clare et Adeline. «Adeline! Adeline y est-elle aussi? Cela passe mes espérances. Cependant pourquoi est-ce que je me réjouis? je ne dois plus la revoir: ce n’est pas ici un endroit propre à recevoir Adeline.» Il retomba alors dans la douleur la plus profonde,—et fit de nouveau mille questions au sujet d’Adeline, jusqu’à ce que Louis lui eût rappelé que son père était impatient de le voir.—Alors, choqué d’avoir si long-temps retenu son ami, il le pria d’amener Laluc à la prison, et s’efforça de recueillir tout son courage pour cette entrevue prochaine.
Quand Louis revint à l’auberge, Laluc était encore dans sa chambre; et Clare ayant quitté la salle pour l’appeler, Adeline, avec une impatience pleine d’anxiété, saisit cette occasion de s’informer plus particulièrement de Théodore, qu’elle ne voulait le faire en présence de sa malheureuse sœur. Louis le lui représenta comme plus tranquille qu’il ne l’était effectivement. Cette relation adoucit, en quelque sorte, les angoisses d’Adeline, et ses larmes, jusqu’ici retenues, s’échappèrent en abondance et en silence, jusqu’à ce que Laluc parût. Son visage avait recouvré sa sérénité, mais était empreint d’une profonde et constante douleur, qui excitait dans le spectateur une émotion mêlée de compassion et de respect. «Comment se trouve mon fils, monsieur? dit-il en entrant dans la salle; allons sur-le-champ le voir.»
Clare renouvela les prières qui avaient déjà été rejetées, d’accompagner son père, qui persista dans son refus. «Demain vous le verrez, ajouta-t-il, mais il faut que nous soyons seuls à la première entrevue; restez avec votre amie, ma chère, elle a besoin de consolation.» Quand Laluc fut parti, Adeline, incapable de résister à la force de sa douleur, se retira dans sa chambre et se mit au lit.
Laluc marcha en silence vers la prison, s’appuyant sur le bras de Louis. Il faisait nuit: un triste réverbère suspendu au-dessus de la porte la leur fit entrevoir, et Louis sonna; Laluc, presque suffoqué, s’appuya contre la porte jusqu’à ce que le portier parût. Il demanda Théodore, et suivit cet homme; mais quand il fut à la seconde cour, il était prêt à s’évanouir, et s’arrêta de nouveau. Louis pria le portier d’aller chercher de l’eau; mais Laluc, recouvrant l’usage de la parole, dit qu’il se porterait bientôt mieux, et ne voulut pas qu’il y allât. Quelques minutes après, il fut en état de suivre Louis, qui le conduisit à travers plusieurs passages obscurs, et le fit monter un escalier où se trouvait une porte; le guichetier, en ayant tiré les verroux, lui découvrit la prison de son fils. Il était assis devant une petite table, sur laquelle brûlait une lampe qui donnait une faible lumière à ce cachot, propre seulement à en faire voir l’horreur et la désolation. Quand il aperçut Laluc, il sauta de sa chaise, et fut en un instant dans ses bras. «Mon père, dit-il d’une voix tremblante.—Mon fils! s’écria Laluc;» et ils restèrent quelque temps en silence, entrelacés dans les bras l’un de l’autre. A la fin, Théodore le conduisit à la seule chaise qu’il y eût dans la chambre; et, s’asseyant avec Louis sur le pied du lit, eut le loisir d’observer les ravages que la maladie et le malheur avaient faits sur son père. Laluc s’efforça plusieurs fois de parler; mais, hors d’état d’articuler une seule parole, il mit la main sur sa poitrine, et soupira profondément. Craignant les conséquences d’une scène si touchante, Louis tâcha de détourner son attention de l’objet immédiat de sa détresse, et rompit le silence; mais Laluc tremblant, et se plaignant d’avoir très-froid, s’évanouit pour ainsi dire dans sa chaise. Sa situation tira Théodore de la stupeur du désespoir; et, tandis qu’il s’efforçait de soutenir et de ranimer son père, Louis courut chercher d’autres secours. «—Je serai bientôt mieux, Théodore, dit Laluc en ouvrant les yeux, cette faiblesse se passe déjà. Il y a long-temps que je ne me porte pas bien, et cette triste rencontre!...» Théodore, incapable de se contenir plus long-temps, joignit les mains; et sa douleur, qui s’efforçait depuis long-temps de trouver un passage, sortit de son sein en sanglots répétés. Laluc revint peu à peu, et tâcha de calmer les transports de son fils; mais le courage de ce dernier l’avait entièrement abandonné, et il ne pouvait prononcer que des exclamations et des plaintes. «Ah! je n’avais guère l’idée que nous pussions jamais nous rencontrer dans des circonstances aussi terribles! mais je n’ai pas mérité un sort aussi cruel, mon père! Les motifs de ma conduite étaient justes.»
«C’est là ce qui fait ma grande consolation, dit Laluc, et c’est ce qui doit vous soutenir dans ce moment d’épreuve. Le Tout-Puissant, qui est juge des cœurs, vous récompensera par la suite. Ayez confiance en lui, mon fils; sa justice doit être aujourd’hui notre seule espérance.» La voix de Laluc lui manqua; il leva les yeux au ciel avec l’expression d’une douce dévotion, tandis que des larmes d’humanité coulaient doucement le long de ses joues.
Théodore, encore plus affecté par ces dernières paroles, se détourna de lui, et traversa la chambre à grands pas: l’entrée de Louis fournit un secours fort à propos à Laluc qui, après avoir pris un cordial apporté par ce dernier, se trouva bientôt assez bien pour discourir sur le sujet qui lui était le plus intéressant. Théodore essaya de reprendre un peu de calme, et réussit. Il conversa pendant plus d’une heure, d’un air assez composé, et Laluc s’efforça, durant ce temps-là, d’élever l’esprit de son fils par la religion, et de le préparer à envisager avec courage l’heure terrible qui s’approchait. Mais l’apparence de résignation à laquelle Théodore parvenait, ne manquait jamais de s’évanouir toutes les fois qu’il réfléchissait qu’il allait laisser son père en proie à la douleur et perdre Adeline pour toujours. Lorsque Laluc fut sur le point de s’en aller, il fit encore mention d’elle. «Quelque affligeante que puisse être une entrevue dans les circonstances présentes, dit-il, je ne puis supporter la pensée de quitter ce monde sans la voir encore une fois; cependant je ne sais comment la prier de s’exposer, par rapport à moi, à la détresse d’une scène d’adieux. Dites-lui que je ne cesse pas un instant de penser à elle; que...» Laluc l’interrompit et l’assura que, puisqu’il le désirait si ardemment, il la verrait, quoique une entrevue ne pût servir qu’à augmenter leur douleur mutuelle.
«Je le sais,.... je ne le sais que trop bien, reprit Théodore; cependant je ne puis me résoudre à ne pas la voir davantage, et à lui épargner la peine que cette entrevue doit lui causer. O mon père! quand je pense à ceux qu’il faut que je quitte pour toujours, mon cœur se déchire; mais je vais m’efforcer de profiter de vos préceptes et de votre exemple, et montrer que vos soins n’ont pas été inutiles. Mon bon Louis, allez-vous-en conduire mon père; il a besoin d’assistance! Que je suis redevable à ce généreux ami! ajouta Théodore. Vous le savez, monsieur.—Oui, je le sais, répliqua Laluc, et je ne saurai jamais assez récompenser les services qu’il vous a rendus. Il a contribué à nous soutenir tous; mais vous avez plus besoin de consolation que moi.—Il restera avec vous. Je m’en retournerai seul.»