Théodore ne voulut pas le souffrir; et Laluc ne faisant plus de résistance, ils s’embrassèrent d’une manière affectueuse, et se séparèrent pour la nuit.

Quand ils furent arrivés à l’auberge, Laluc se consulta avec Louis sur les moyens de faire parvenir assez tôt une requête au roi, pour tâcher de sauver Théodore. Son éloignement de Paris, et le court intervalle entre l’époque de l’exécution de la sentence, rendaient ce dessein difficile; mais Laluc, s’imaginant qu’il n’était pas impossible, se détermina, tout faible qu’il était, à entreprendre un si long voyage. Louis, croyant qu’une pareille entreprise serait fatale au père, sans être d’aucun service au fils, tâcha, quoique faiblement, de l’en détourner;—mais sa résolution était prise.—«Si je sacrifie les restes de ma vie pour le service de mon fils, dit-il, je ne perdrai pas grand’chose: si je parviens à le sauver, j’aurai tout gagné. Il n’y a pas de temps à perdre.—Je veux partir sur-le-champ.»

Il voulait ordonner des chevaux de poste; mais Louis et Clare, qui était alors revenue du lit de son amie, insistèrent sur la nécessité de prendre quelques heures de repos. Il fut à la fin obligé d’avouer qu’il lui était impossible d’exécuter à l’instant ce que lui suggérait son anxiété paternelle, et consentit à se mettre au lit.

Lorsqu’il fut retiré dans sa chambre, Clare déplora la condition de son père.—«Il ne survivra pas à ce voyage, dit-elle; il est très-changé depuis quelques jours.» Louis était tellement de son avis, qu’il ne put assez se déguiser, même pour la flatter de la plus légère espérance. Elle ajouta, ce qui ne contribua pas à élever ses esprits, qu’Adeline était tellement indisposée par la douleur que lui causaient la situation de Théodore et les souffrances de Laluc, qu’elle en appréhendait les conséquences.

L’on a vu que la passion du jeune La Motte n’avait été aucunement diminuée par le temps ni l’absence; au contraire, la persécution et les dangers qui avaient poursuivi Adeline, avaient excité toute sa tendresse, et l’avaient encore plus rapprochée de son cœur. Quand il eut découvert que Théodore l’aimait et en était aimé, il éprouva toutes les angoisses de la jalousie et de la contrariété; car, quoiqu’elle lui eût dit de n’avoir aucune espérance, il n’avait pu se résoudre à lui obéir, et avait entretenu en secret une flamme qu’il aurait dû étouffer. Il avait cependant trop de noblesse pour souffrir que son zèle pour Théodore en fût moins ardent, parce que ce dernier était son rival favorisé, et trop de force d’esprit pour ne pas cacher les souffrances que cette certitude lui occasionait. L’attachement que Théodore avait marqué pour Adeline, l’avait même encore rendu plus cher à Louis, lorsqu’il fut revenu du premier choc de ce contre-temps, et lorsqu’il eut mis toute sa gloire à faire la conquête de cette jalousie, conquête conforme à ses principes, mais qu’il n’entretenait qu’avec difficulté. Cependant, quand il revit Adeline, quand il la vit avec la dignité plus intéressante de sa douleur; quand il la vit, quoique accablée sous le poids de ses maux, s’efforcer d’adoucir l’affliction de ceux qui l’environnaient, ce ne fut qu’avec la plus grande difficulté qu’il conserva sa résolution, et put s’empêcher d’exprimer les sentimens qu’elle lui inspirait. Quand il considéra d’ailleurs que ses souffrances les plus aiguës ne provenaient que de la force de son attachement, il désira plus que jamais être l’objet d’un cœur susceptible de tant de tendresse, et Théodore en prison, Théodore dans les fers, fut pendant un moment l’objet de son envie.

Le matin, lorsque Laluc se leva, après un sommeil court et interrompu, il trouva Louis, Clare et Adeline, que son indisposition n’avait pu empêcher de lui rendre ce témoignage de respect et d’affection, assemblés dans la salle pour le voir partir. Après un léger déjeuner, durant lequel son affliction ne lui permit pas de dire grand’chose, il dit adieu à ses amis et monta en voiture, suivi de leurs larmes et de leurs prières. Adeline se retira aussitôt dans sa chambre, que sa maladie l’obligea de garder ce jour-là. Sur le soir, Clare quitta son amie, et, accompagnée de Louis, alla visiter son frère, dont les émotions furent violentes et variées, lorsqu’il apprit le départ de son père.


CHAPITRE VI.

Revenons actuellement à Pierre La Motte, qui, après être resté quelques semaines dans la prison de D—y, avait été transféré à Paris, pour y être jugé en dernier ressort, et où le marquis de Montalte l’avait suivi, pour témoigner contre lui. Madame La Motte avait accompagné son mari dans la prison du Châtelet. Ce dernier succombait sous le poids de ses malheurs; et tous les efforts de sa femme ne pouvaient le tirer de la torpeur du désespoir. Quand même il serait acquitté de l’accusation intentée contre lui par le marquis (ce qui n’était guère probable), il était sur le théâtre de ses premiers crimes; et au moment où il sortirait des murs de sa prison, ce ne serait probablement que pour être de nouveau livré entre les mains de la justice.

Les poursuites du marquis n’étaient que trop bien fondées, et leur objet d’une nature trop sérieuse pour ne pas justifier la terreur de La Motte. Quelque temps après que ce dernier se fut retiré à l’abbaye de Saint-Clair, le peu d’argent qui lui restait étant presque épuisé, il fut tourmenté de la plus cruelle inquiétude sur les moyens de subsister à l’avenir. Un soir, se promenant seul à cheval dans un endroit isolé de la forêt, ruminant sur sa détresse présente, et cherchant quelque plan pour pourvoir aux besoins qui approchaient, il aperçut au milieu des arbres, à quelque distance, un homme à cheval, qui paraissait n’être accompagné de personne. Il lui vint dans l’esprit qu’en volant ce passant il éviterait la misère qui le menaçait. Il y avait déjà long-temps qu’il s’était écarté des bornes de l’honnêteté..... La fraude lui était familière,... et cette idée ne fut pas rejetée. Il hésita.... Chaque moment de réflexion donna de nouvelles forces à la tentation; peut-être ne se présenterait-il jamais une pareille occasion. Il regarda de tous côtés, et ne vit que ce cavalier, dont l’air annonçait un homme de condition. La Motte, s’armant de toute sa résolution, s’avança vers lui et l’attaqua. C’était le marquis de Montalte; il n’avait point d’armes: mais, sachant que ses domestiques n’étaient pas bien éloignés, il ne voulut pas se laisser voler. Tandis qu’ils étaient aux prises, La Motte aperçut plusieurs personnes à cheval qui entraient dans l’avenue; et, irrité du délai et de l’opposition qu’il rencontrait, il tira de sa poche un pistolet (qu’il avait toujours sur lui quand il s’écartait de l’abbaye), et fit feu sur le marquis; celui-ci chancela et tomba sans mouvement. La Motte eut le temps de lui arracher une brillante étoile de son habit, quelques bagues de diamans, et de vider ses poches avant que ses domestiques arrivassent. Ceux-ci furent tellement surpris, qu’au lieu de poursuivre le voleur, ils s’empressèrent de secourir leur maître, et La Motte échappa.