Il s’arrêta, avant d’arriver à l’abbaye, à un monceau de ruines appelé le tombeau, dont nous avons autrefois parlé, pour examiner son butin. Il consistait en une bourse de soixante-dix louis, une étoile de diamans, trois bagues de prix, et le portrait du marquis en miniature, orné de brillans, qu’il destinait à sa maîtresse.
La Motte qui, quelques heures auparavant, était pour ainsi dire dénué de tout, fit éclater à la vue de ce trésor une joie immodérée; mais elle ne fut pas de longue durée, quand il réfléchit aux moyens employés pour l’obtenir, et qu’il avait acheté au prix du sang de son semblable les richesses qu’il contemplait. Naturellement violent, cette réflexion le plongea subitement dans le plus grand désespoir. Il se regarda alors comme un assassin, tressaillit comme un homme qui sort d’un rêve, et il aurait voulu donner l’univers pour être aussi pauvre et aussi innocent que peu d’heures auparavant. En examinant le portrait, il en découvrit la ressemblance, et croyant avoir privé l’original de la vie, il le contempla avec une douleur inexprimable. L’inquiétude de la crainte succéda aux horreurs des remords: agité de je ne sais quelle appréhension, il resta long-temps au tombeau, où il déposa finalement son trésor, pensant que, si son crime excitait la vigilance de la justice, il pourrait se faire que l’on fouillât l’abbaye et que l’on découvrît les bijoux. Il lui fut aisé de cacher l’augmentation de sa fortune à madame La Motte; car, comme il ne lui avait jamais fait exactement connaître l’état de ses finances, elle n’avait pas eu le moindre soupçon de l’extrême pauvreté dont il était menacé; et, comme leur manière de vivre était la même qu’à l’ordinaire, elle s’imaginait que les dépenses nécessaires pour l’entretien de la famille provenaient de la source accoutumée. Il ne lui fut pas aussi facile de se soustraire aux remords de sa conscience; il devint sombre et rêveur; et les fréquentes visites qu’il fit au tombeau, où il allait en partie pour examiner son trésor, mais particulièrement pour se livrer à l’affreux plaisir de contempler le portrait du marquis, excitèrent la curiosité. Dans la solitude de la forêt, où il n’y avait aucune variété d’objets pour renouveler ses idées, celle d’avoir commis un meurtre était toujours présente à son esprit.—Quand le marquis était arrivé à l’abbaye, l’étonnement et la terreur de La Motte, car il ne sut d’abord si c’était l’ombre ou la réalité d’une figure humaine qui paraissait devant ses yeux, avaient été soudainement suivis de la crainte du châtiment que méritait le crime qu’il avait commis. Lorsque le marquis, touché de sa détresse, eut consenti à lui parler en particulier, il l’avait informé qu’il était né gentilhomme; il avait ensuite fait mention d’autres circonstances de ses malheurs propres à exciter la pitié; il avait témoigné une telle horreur de son crime, et fait une promesse si solennelle de rendre les bijoux qui étaient encore en sa possession (car il n’avait dépensé qu’une très-petite portion du vol), que le marquis l’avait enfin entendu avec une espèce de compassion. Ce sentiment favorable, joint à un motif d’égoïsme, avait induit le marquis à faire un compromis avec La Motte: ayant des passions violentes et désordonnées, il avait vu la beauté d’Adeline avec une émotion singulière, et il résolut de sauver la vie à La Motte, à condition que celui-ci lui sacrifierait cette malheureuse fille. La Motte n’avait eu ni assez de courage, ni assez de vertu pour rejeter cette condition.—Il avait rendu les bijoux, et consenti à livrer l’innocente Adeline; mais comme il connaissait trop bien son cœur pour croire qu’elle se laissât facilement séduire, et comme il avait encore pour elle un certain degré de compassion, il avait tâché d’obtenir du marquis qu’il ne précipitât pas les choses, et qu’il essayât de détruire peu à peu ses principes et de gagner son affection; ce dernier avait approuvé et adopté ce plan: son manque de réussite l’avait engagé à faire usage des stratagèmes dont il s’était ensuite servi, et à multiplier de cette manière les calamités d’Adeline.
Telles étaient les circonstances qui avaient réduit La Motte à son état déplorable. Le jour du jugement était alors arrivé, et il fut conduit de la prison à la cour de justice, où le marquis parut comme son accusateur. Après la lecture de l’acte d’accusation, La Motte, selon l’usage, dit qu’il était innocent; et l’avocat Nemours, qui était chargé de sa défense, s’efforça ensuite de démontrer que l’accusation, de la part du marquis de Montalte, était fausse et malicieuse. Dans ce dessein, il fit mention de la circonstance où ce dernier avait tâché de persuader à son client d’assassiner Adeline: il avança, outre cela, que le marquis avait eu des liaisons intimes avec La Motte, plusieurs mois avant son arrestation; et que ce ne fut qu’après que celui-ci eut frustré l’attente de son accusateur, en sauvant l’objet de sa vengeance, que le marquis avait jugé à propos d’accuser La Motte du crime dont il était actuellement question. Nemours fit voir combien il était improbable qu’on entretînt une correspondance avec un homme dont on a été assailli et volé; et il prouva que le marquis avait eu des liaisons particulières avec La Motte pendant plusieurs mois, après l’époque indiquée comme celle où le crime avait été commis. Si le marquis avait eu dessein de poursuivre, pourquoi ne l’avait-il pas fait immédiatement après la découverte de La Motte? Et, puisqu’il ne l’avait pas fait alors, qui avait donc pu l’engager à le poursuivre si long-temps après?
Le marquis ne fit aucune réplique à ces argumens; car, comme sa conduite, sur cet article, avait été guidée par les desseins qu’il avait sur Adeline, il n’aurait pu la justifier qu’en mettant au jour des projets qui auraient montré la noirceur de son caractère et milité contre sa cause. C’est pourquoi il se contenta de faire paraître plusieurs de ses domestiques pour prouver l’attaque et le vol: ceux-ci jurèrent sans scrupule que La Motte était le voleur, quoique aucun d’eux ne l’eût vu que dans l’obscurité, et courant au grand galop. Quand on les interrogea séparément, ils se contredirent; et conséquemment leur témoignage fut rejeté: mais comme le marquis avait encore deux autres témoins à produire, dont on attendait à chaque moment l’arrivée à Paris, le jugement fut différé, et la cour s’ajourna.
La Motte fut reconduit dans sa prison, dans le même état de désespoir avec lequel il en était sorti. En passant par une des allées, il vit un homme qui se rangea pour le laisser passer, et qui le regarda très-fixement. La Motte crut l’avoir vu auparavant; mais comme il faisait fort obscur, il n’avait pu distinguer ses traits qu’imparfaitement: d’ailleurs son esprit était trop agité pour qu’il prit aucun intérêt à cet individu. Quand il fut passé, cet étranger demanda au geôlier qui était La Motte. En étant instruit, après lui avoir fait plusieurs autres questions, il le pria de lui permettre de lui parler. Comme il n’était en prison que pour dettes sa requête fut accordée; mais il ne put avoir une entrevue avec lui que le lendemain, parce que les portes étaient fermées pour la nuit.
La Motte trouva son épouse dans sa chambre, où elle l’avait attendu depuis quelques heures pour savoir l’issue du procès. Ils désiraient alors plus que jamais de voir leur fils; mais, comme ce dernier l’avait fort bien prévu, ils ignoraient son changement de garnison, parce que les lettres qu’il leur avait adressées à Auboine, sous un nom emprunté, selon la coutume, étaient restées à la poste. Cette circonstance avait fait que madame La Motte avait adressé ses lettres à la dernière résidence de son fils, et qu’en conséquence celui-ci n’était instruit ni des malheurs de son père, ni de son changement de lieu. Surprise de ne recevoir aucune réponse, elle en envoya une autre contenant la relation du procès de son mari, et annonçant combien elle désirait que son fils obtînt un congé pour se rendre sur-le-champ à Paris. Elle adressa cette lettre au même endroit, ne sachant où l’adresser ailleurs.
Cependant le sort prochain de La Motte était toujours présent à son esprit: naturellement faible, et énervé par les plaisirs, il ne possédait pas la fermeté nécessaire pour envisager de sang-froid ce moment terrible.
Tandis que ces choses se passaient à Paris, Laluc y arriva sans accident, après un voyage qu’il n’avait soutenu que par sa grande résolution. Il se hâta d’aller se jeter aux pieds du roi; et telles furent les sensations qu’il éprouva, en présentant une requête qui allait décider du sort de son fils, qu’il n’eut que la force de la donner, après quoi il s’évanouit. Le roi reçut le placet, et, ayant donné ordre qu’on prît soin de ce père infortuné, continua son chemin. On le reporta à son hôtel, où il attendit le résultat de ce dernier effort.
Adeline, pendant ce temps-là, était restée à Vaceau dans un état d’anxiété trop violent pour sa complexion délicate; et la maladie qui en avait été la suite, l’avait presque continuellement retenue dans sa chambre. Quelquefois elle osait se flatter que le voyage de Laluc aurait du succès; mais ces courts intervalles de consolation ne servaient qu’à augmenter, par leur contraste, la grandeur du désespoir dont ils étaient suivis; et, alternativement tourmentée de ces deux extrêmes, elle éprouvait un supplice plus cruel que celui que produit un absolu désespoir.
Quand elle se porta assez bien, elle descendit dans le salon pour converser avec Louis, qui lui apportait souvent des nouvelles de Théodore, et qui employait tous les momens qu’il pouvait dérober aux devoirs de son état, à consoler ses amis affligés. Adeline et Théodore n’avaient d’espoir qu’en lui pour le peu de soulagement dont ils étaient susceptibles; et toutes les fois qu’il paraissait, une espèce de plaisir mélancolique s’emparait de leurs cœurs. Il n’avait pu cacher à Théodore l’indisposition d’Adeline, puisqu’il avait fallu lui dire les raisons qui avaient jusqu’ici empêché cette dernière de se conformer au violent désir qu’il avait de la voir encore une fois. Il parlait particulièrement à Adeline du courage et de la résignation de son ami, sans oublier néanmoins de lui faire mention de la tendresse qu’il exprimait toujours pour elle. Accoutumée à tirer sa seule consolation de la présence de Louis, et voyant sa constante amitié pour l’homme qu’elle aimait passionnément, l’estime quelle avait pour lui se changea en reconnaissance, et continua de s’accroître par degrés.