Le courage qu’il accordait à Théodore au milieu de ses calamités, était un peu exagéré. Il était impossible que ce dernier pût assez oublier les liens qui l’attachaient à la vie pour subir son sort avec fermeté; mais quoiqu’il eût de fréquens et de violens accès de douleurs, il tâchait, en présence de ses amis, de prendre un air composé et ferme. Il n’avait, que peu d’espoir au succès du voyage de son père, et cependant cette faible espérance était suffisante pour tenir son esprit dans toutes les horreurs de l’incertitude jusqu’après l’événement.
La veille du jour fixé pour l’exécution, Laluc arriva à Vaceau. Adeline était à sa fenêtre quand la voiture s’approcha de l’auberge; elle le vit descendre et entrer dans la maison, soutenu de Pierre, dans le dernier épuisement. Elle ne tira pas un bon augure de son air de langueur; et, pour ainsi dire, accablée sous le poids de son émotion, elle alla à sa rencontre. Clare était déjà avec son père quand Adeline entra dans la chambre. Elle s’approcha de lui; mais, craignant d’apprendre de sa bouche la confirmation du malheur que son visage semblait annoncer, elle le regarda d’une manière très-expressive et s’assit, incapable de prononcer la question qu’elle avait envie de faire. Il tendit la main en silence, s’enfonça dans son fauteuil, et parut anéanti dans la douleur. Ses manières confirmèrent toutes les craintes d’Adeline; cette terrible conviction lui fit à l’instant perdre l’usage de ses sens; elle s’assit sans mouvement, et pour ainsi dire pétrifiée.
Laluc et Clare étaient trop absorbés par leur propre détresse pour remarquer sa situation; peu de temps après, elle poussa un profond soupir et fondit en larmes. Soulagée par ses pleurs, ses esprits revinrent peu à peu, et elle dit enfin à Laluc: «Il est inutile, monsieur, de demander le succès de votre voyage; cependant, quand vous serez en état de le faire, je le souhaiterais......»
Laluc fit un signe de la main.—«Hélas! dit-il, je n’ai rien à dire que ce que vous ne devinez que trop bien. Mon pauvre Théodore!»—Sa voix fut étouffée par ses sanglots, et il s’ensuivit pendant quelques momens les plus pénibles angoisses.
Adeline fut la première qui recouvra assez de présence d’esprit pour remarquer l’extrême langueur de Laluc, et pour lui procurer des secours. Elle lui fit préparer des rafraîchissemens, et le pria de vouloir bien se mettre au lit, et de permettre qu’elle envoyât chercher un médecin, ajoutant que la fatigue qu’il avait éprouvée exigeait du repos. «Je voudrais bien qu’il fût en mon pouvoir d’en trouver, ma chère enfant, dit-il; ce n’est pas dans ce monde que je dois le chercher, mais dans un monde meilleur, et j’espère que je ne tarderai pas à y être. Mais où est notre bon ami Louis La Motte? Il faut qu’il nous conduise à la prison de mon fils.....»
La douleur le suffoqua encore, et l’arrivée de Louis leur apporta à tous un soulagement dont ils avaient grand besoin. Leurs larmes lui firent connaître ce qu’il avait envie de savoir. Laluc s’informa sur-le-champ de son fils; et, après avoir remercié Louis de toutes ses complaisances, le pria de le conduire à la prison. Louis tâcha de le persuader de différer sa visite jusqu’au lendemain, et Adeline et Clare se joignirent à lui, mais Laluc était résolu d’y aller le soir même. «Son temps est court, dit-il; encore quelques heures, et je ne le verrai plus; au moins dans ce monde je ne dois pas négliger ces momens précieux. Adeline! j’avais promis à mon pauvre fils qu’il vous verrait encore une fois; vous n’êtes pas maintenant en état de soutenir une pareille entrevue. Je vais essayer de le réconcilier avec ce contre-temps: mais si je ne réussis pas, et que vous vous portiez mieux demain matin, je suis persuadé que vous ferez tous vos efforts pour souscrire à ses désirs.» Adeline regarda avec impatience, et voulut parler. Laluc se leva pour s’en aller; mais il put à peine gagner la porte de la chambre, où, faible et épuisé, il s’assit sur une chaise. «Il faut céder à la nécessité, dit-il, je sens que je ne saurais aller plus loin ce soir: allez le trouver, La Motte, et dites-lui que je suis un peu indisposé du voyage, mais que j’irai le voir demain de grand matin. Ne lui donnez aucune espérance; préparez-le à ce qu’il y a de plus affreux......» Il y eut un intervalle de silence; à la fin Laluc, se remettant, dit à Clare de faire préparer son lit, et elle obéit à l’instant. Quand il fut retiré, Adeline raconta à Louis ce qu’il n’avait que trop compris, le mauvais succès du voyage de Laluc. «J’avoue, ajouta-t-elle, que je m’étais quelquefois permis d’espérer, et je sens aujourd’hui doublement cette calamité. Je crains aussi que M. Laluc ne succombe sous le poids; il est bien changé depuis son départ pour Paris. Dites-moi votre opinion avec sincérité.»
Ce changement était si visible, que Louis ne put le nier; mais il s’efforça d’apaiser ses craintes, en attribuant ce changement, en grande partie, à la fatigue du voyage. Adeline déclara sa détermination d’accompagner Laluc pour dire adieu à Théodore. «Je ne sais, dit-elle, comment je soutiendrai cette entrevue; mais c’est un devoir que je me dois à moi-même et à lui de le voir encore une fois. Le souvenir d’avoir négligé de lui donner cette dernière preuve d’affection, me causerait des remords éternels.»
Après quelque autre conversation sur ce sujet, Louis alla à la prison, en pensant aux meilleurs moyens de communiquer à son ami la fâcheuse nouvelle qu’il avait à lui apprendre. Théodore la reçut avec plus de résignation qu’il ne s’était imaginé: mais il demanda avec impatience pourquoi il ne voyait pas son père et Adeline; et, étant informé qu’ils étaient indisposés, son imagination lui suggéra ce qui pouvait arriver de pis, que son père était mort. Louis fut long-temps à le persuader du contraire, et à le convaincre qu’Adeline n’était pas dangereusement malade; cependant, quand il fut assuré qu’il la verrait le lendemain, il devint plus tranquille. Il pria son ami de ne pas le quitter cette nuit-là. «Ce sont, ajouta-t-il, les derniers momens que nous ayons à passer ensemble; je ne puis dormir! restez avec moi, et allégez-en le fardeau. J’ai besoin de consolation, Louis: à la fleur de mon âge, et tenant au monde par tous les liens, je ne puis le quitter avec résignation. Je ne saurais croire à ces histoires de courage philosophique dont nous entendons parler tous les jours: la sagesse n’est point en état de nous apprendre à abandonner un bien avec plaisir; et dans les circonstances où je me trouve, la vie est certainement un bien.»
La nuit se passa dans une conversation embarrassée, qui fut quelquefois interrompue par de longs intervalles de silence, et quelquefois par des accès de désespoir; et la lueur de ce jour, qui devait conduire Théodore à la mort, perça enfin à travers les grilles de sa prison.
Cependant Laluc passait une nuit terrible et sans sommeil. Il pria le ciel de lui accorder, ainsi qu’à Théodore, du courage et de la résignation; mais les angoisses de la crainte étaient trop puissantes chez lui, et il ne pouvait les subjuguer. L’idée de sa femme, et de ce qu’elle aurait souffert, si elle avait vécu pour être témoin de la mort ignominieuse qui attendait son fils, lui revenait sans cesse à l’esprit.