Il semblait que le sort fût contre Théodore, car il est probable que le roi eût accordé la pétition de ce malheureux père, si le marquis de Montalte n’avait pas été à la cour quand elle fut présentée. L’air et la grande affliction du suppliant avaient intéressé le monarque; et, au lieu de donner le papier à un gentilhomme de la chambre, il l’avait ouvert. Après avoir jeté les yeux sur le contenu, ayant remarqué que le criminel était du régiment du marquis de Montalte, il se tourna vers lui, et s’informa de la nature du délit du coupable. Le marquis fit une réponse telle qu’on devait s’y attendre, et le roi fut persuadé que Théodore n’était pas digne de pardon.
Pour revenir à Laluc, qui, selon son désir, avait été éveillé de grand matin, après avoir passé quelque temps en prières, il descendit dans la salle, où Louis l’attendait déjà pour le conduire à la prison. Il paraissait calme et recueilli; mais on voyait sur son visage l’empreinte du désespoir, ce qui affectait singulièrement son jeune ami. En attendant Adeline, il parla peu, et sembla faire des efforts pour parvenir au degré de courage nécessaire pour soutenir la scène prochaine. Adeline ne paraissant pas, il envoya à la fin quelqu’un pour la prier de se hâter, et fut informé qu’elle avait été fort mal; mais qu’elle se remettait. Elle avait effectivement passé la nuit dans une telle agitation, qu’elle succombait sous le poids de sa douleur; et elle tâchait alors de recouvrer assez de force et de résignation pour se soutenir dans ce moment terrible. Chaque instant qui l’en approchait avait augmenté ses émotions, et il n’y eut que la crainte qu’on ne l’empêchât de revoir Théodore, qui la rendit capable de lutter contre les maux réunis de la maladie et de la douleur.
Elle alla enfin, avec Clare, trouver Laluc, qui, s’avançant vers elles lorsqu’il les vit entrer dans la salle, leur prit à chacune une main en silence. Quelques momens après, il proposa de partir; et ils montèrent tous dans une voiture qui les mena à la porte de la prison. La foule avait déjà commencé à s’assembler, et il s’élevait un murmure confus à mesure que la voiture s’approchait: c’était une vue bien pénible pour les amis de Théodore. Louis donna la main à Adeline en descendant; elle pouvait à peine se soutenir, et, d’un pas tremblant, elle suivit Laluc, que le geôlier conduisit vers cette partie de la prison où était son fils. Il était alors huit heures, la sentence ne devait être exécutée qu’à midi: mais il y avait déjà une garde de soldats dans la cour; et cette malheureuse compagnie, en passant dans les allées étroites, rencontra plusieurs officiers qui avaient été faire leurs derniers adieux à Théodore. En montant l’escalier qui conduisait à son appartement, l’oreille de Laluc fut frappée d’un cliquetis de chaînes, et il l’entendit se promener à grands pas dans sa chambre. Ce malheureux père, accablé par l’idée du moment qui allait lui présenter son fils, s’arrêta, et fut obligé de s’appuyer sur la rampe. Louis, craignant les conséquences de son chagrin, dans l’état de faiblesse où il se trouvait, voulut aller chercher des secours; mais il lui fit signe de rester. «Je me porte mieux, dit Laluc. O Dieu! soutiens-moi dans cette heure terrible!» Et, quelques minutes après, il fut en état de continuer.
Quand le guichetier ouvrit la porte, le bruit déchirant des verroux fit frémir Adeline; mais elle se trouva au même instant en présence de Théodore, qui vola à sa rencontre, et la retint dans ses bras au moment où elle allait s’évanouir. Comme sa tête se trouvait appuyée sur son épaule, il contempla encore une fois ce visage qui lui était si cher, qui avait si souvent répandu la joie dans son cœur, et qui, quoique pâle et insensible, lui faisait éprouver des instans de délices. Quand elle commença à ouvrir les yeux, elle les fixa tristement sur Théodore, qui, la serrant contre son cœur, ne put lui répondre que par un sourire mêlé de tendresse et de désespoir; les larmes qu’il s’efforçait de retenir flottaient dans ses yeux; et pendant un moment il oublia tout, excepté Adeline. Laluc, qui s’était assis sur le pied du lit, paraissait insensible à tout ce qui l’environnait, et absorbé dans sa douleur; mais Clare, qui tenait la main de son frère, et qui avait la tête appuyée sur son bras, exprimait tout haut les tourmens de son cœur, ce qui excita l’attention d’Adeline, qui lui dit d’une voix presque éteinte d’épargner son père. Ses paroles émurent Théodore, qui porta Adeline sur une chaise et se tourna vers Laluc. «Mon cher enfant, dit Laluc, en lui prenant la main et en fondant en larmes, mon cher enfant!» Ils pleurèrent tous deux. Après un long intervalle de silence, il dit: «J’aurais cru pouvoir supporter cette heure-ci; mais je suis vieux et faible. Dieu connaît mes efforts pour la résignation et ma confiance en sa bonté.»
Théodore, par un grand et soudain effort d’esprit, prit un air ferme et composé, et tâcha, par les argumens les plus plausibles, de consoler ses amis désolés. Laluc parut enfin avoir surmonté sa douleur; s’étant essuyé les yeux, il dit: «Mon fils, j’aurais dû vous donner un meilleur exemple, et mieux pratiquer les préceptes de courage que je vous ai si souvent enseignés: mais cela ne m’arrivera plus; je connais mes devoirs et je les remplirai.» Adeline poussa un profond soupir et continua de pleurer.
«Consolez-vous, ma chère amie, nous ne nous séparerons que pour un temps, dit Théodore en baisant les larmes qui coulaient le long de ses joues; et, joignant sa main à celle de son père, il la recommanda fortement à la protection de ce dernier. «Recevez-la, ajouta-t-il, comme le legs le plus précieux que je puisse vous laisser; regardez-la comme votre fille. Elle vous consolera, quand je ne serai plus; elle fera plus que suppléer à la perte de votre fils.»
Laluc l’assura qu’il regardait déjà et continuerait de regarder Adeline comme sa fille. Pendant ces heures d’affliction, il s’efforça de dissiper les terreurs de la mort, en inspirant à son fils une confiance religieuse. Sa conversation fut pieuse, raisonnable et consolante: ce ne furent pas les froides expressions de l’esprit, mais les sentimens d’un cœur qui aimait et pratiquait depuis long-temps les purs préceptes du christianisme, et qui en tirait alors une consolation que rien de terrestre ne saurait dispenser.
«Vous êtes jeune, mon fils, dit-il; vous n’avez pas encore commis de grands crimes, vous pouvez donc envisager la mort sans terreur, car son approche n’est terrible qu’aux coupables. Je sens que je ne vous survivrai pas long-temps; et j’espère qu’un Dieu de miséricorde nous fera rencontrer dans un état où le chagrin est inconnu, où le fils de la justice guérira nos blessures!» En parlant ainsi, il levait les yeux au ciel; les larmes roulaient dans ses yeux, qui rayonnaient d’une douce et fervente dévotion, et son visage avait la dignité d’un être supérieur.
«Ne négligeons pas ces momens terribles, dit Laluc en se levant; que nos prières réunies montent vers celui qui a seul le pouvoir de nous consoler!» Ils se mirent tous à genoux, et il pria avec cette simple et sublime éloquence qu’inspire la vraie piété. Quand il se leva, il embrassa ses enfans l’un après l’autre; et, lorsqu’il vint à Théodore, il s’arrêta, le fixa avec une expression de tendresse et de douleur, et fut pendant quelque temps incapable de parler. Théodore ne put supporter cette vue; il se mit la main devant les yeux, et fit d’inutiles efforts pour étouffer les violens sanglots qui le déchiraient. Recouvrant à la fin l’usage de la parole, il pria son père de le laisser. «Cet état est trop violent pour nous, dit-il, ne le prolongeons pas davantage. Le temps s’approche;.... permettez-moi de me composer. La mort n’a de cruel que la séparation d’avec ce que nous avons de plus cher; quand cela est passé, la mort n’est rien.»
«Je ne vous quitterai pas, mon fils, répliqua Laluc. Ma pauvre fille s’en ira; mais quant à moi je veux être avec vous dans vos derniers momens.» Théodore sentit que cela serait trop pour eux deux, et fit usage de tous les argumens que la raison put lui suggérer, pour engager son père à renoncer à son dessein. Mais il resta ferme dans sa résolution. «Je ne souffrirai pas que la considération des souffrances que je puis endurer, dit Laluc, me fasse abandonner mon enfant dans le moment où il aura le plus besoin de mon soutien. Il est de mon devoir de vous accompagner, et rien ne m’en empêchera.»