Théodore saisit les paroles de Laluc: «Puisque vous voulez, dit-il, que je me soutienne dans ma dernière heure, je vous prie de n’en pas être témoin: votre présence, mon tendre père, me dépouillerait de tout mon courage...., ferait évanouir le peu de résolution que je pourrais avoir. N’ajoutez pas à mes souffrances la vue de votre détresse; mais permettez-moi d’oublier, s’il est possible, le cher parent qu’il me faut quitter pour toujours!» Les pleurs coulèrent de nouveau. Laluc continua de le regarder fixement. A la fin, il dit: «Eh bien! soit; puisque ma présence vous ferait peine, je n’irai pas.» Il dit cela d’une voix entrecoupée. Après un intervalle de quelques momens, il embrassa encore Théodore....... «Il faut nous séparer, dit-il, il faut nous séparer; mais ce n’est que pour un temps; nous ne tarderons pas à nous rejoindre dans un monde plus parfait! O Dieu! tu vois jusqu’au fond de mon cœur;.... tu vois tout ce qu’il éprouve dans ce cruel moment!» La douleur le suffoqua de nouveau. Il serra Théodore dans ses bras; et, à la fin, paraissant recueillir toute sa force, il répéta: «Il faut nous séparer..... Oh! mon fils, adieu pour toujours dans ce monde! que Dieu, dans sa miséricorde, veuille bien vous soutenir et vous accorder sa bénédiction!»

Il se tourna pour quitter la prison; mais, épuisé par sa douleur, il tomba dans une chaise qui se trouvait près de la porte qu’il voulait ouvrir. Théodore, le désespoir peint sur le visage, fixait tour à tour son père, Clare et Adeline qu’il serrait dans son sein; et leurs larmes se mêlaient ensemble. «Est-ce donc la dernière fois, s’écria-t-il, que je contemple ce visage? ne le reverrai-je jamais?.... Jamais! ô douleur inexprimable! Encore une fois, ajouta-t-il, encore une seule fois! en lui baisant la joue;» mais elle était insensible et aussi froide que le marbre.

Louis, qui avait quitté la chambre peu après l’arrivée de Laluc, afin de ne pas interrompre, par sa présence, leurs tristes adieux, y revint. Adeline leva la tête, et ayant aperçu celui qui était entré, la plongea de nouveau dans le sein de Théodore.

Louis parut fort agité. Laluc se leva: «Il faut nous en aller, dit-il; Adeline, ma chère, faites un effort..... Clare..... mes enfans... partons..... Cependant, encore un dernier..... un dernier embrassement, et alors!.....» Louis s’avança et lui prit la main: «Mon cher monsieur, j’ai quelque chose à dire; cependant je crains de parler.—Que voulez-vous dire? reprit Laluc avec précipitation, aucun nouveau malheur ne saurait m’affliger dans ce moment: ne craignez pas de vous expliquer.—Je suis très-aise de n’avoir pas cette nouvelle épreuve à vous faire subir, répliqua Louis. Je vous ai vu supporter la plus grande affliction avec courage; pourrez-vous soutenir la joie de l’espoir?» Laluc regarda Louis avec un air de surprise. «Parlez! dit-il d’une voix faible.» Adeline leva la tête, et, tremblante entre la crainte et l’espérance, considéra Louis, comme si elle avait voulu pénétrer dans son âme. Il lui sourit d’un air de satisfaction. «Est-il..... oh! est-il possible? s’écria-t-elle en revenant à la vie!.... il est sauvé, il est sauvé!» Elle n’en dit pas davantage, mais courut vers Laluc qui s’évanouissait dans sa chaise, tandis que Théodore et Clare prièrent Louis tout d’une voix de les délivrer de cette cruelle incertitude.

Il les informa qu’il avait obtenu du commandant un sursis pour Théodore, jusqu’à ce que le roi eût fait connaître sa dernière volonté; et cela, en conséquence d’une lettre qu’il avait reçue de sa mère dans la matinée, par laquelle elle l’instruisait de quelques circonstances extraordinaires qui avaient paru dans le cours d’un procès actuellement pendant au parlement de Paris, qui compromettait tellement la réputation du marquis de Montalte, qu’il était possible qu’on obtînt la grâce de Théodore.

Ces paroles passèrent avec la rapidité de l’éclair dans le cœur de ses auditeurs. Laluc revint à lui; et cette prison qui, il n’y a qu’un moment, offrait une scène de désespoir, ne retentit plus que de cris de joie et de reconnaissance. Laluc, levant les mains vers le ciel, dit: ce Grand Dieu! soutiens-moi dans ce moment, comme tu m’as déjà soutenu!..... pourvu que mon fils vive, je mourrai en paix.»

Il embrassa Théodore; et, se rappelant les angoisses de son dernier embrassement, des larmes de reconnaissance et de joie coulèrent le long de ses joues, et lui firent éprouver des sensations contraires. Ce sursis momentané produisit, à la vérité, un effet si merveilleux et un si grand espoir pour l’avenir, que la grâce absolue du criminel n’aurait pas, pour l’instant, causé un plaisir plus vif; mais, après les premières émotions, l’incertitude du sort de Théodore reparut dans toute sa force. Adeline ne fit pas mention de ses sentimens à ce sujet; mais Clare déplora ouvertement la possibilité que son frère fût encore arraché d’entre leurs bras, et que leur allégresse fût changée en douleur. Un regard d’Adeline l’arrêta. Cependant la joie devint tellement la passion dominante du moment, que les ombres que la réflexion jetait sur leurs espérances, s’évanouirent comme les vapeurs du matin devant les rayons du soleil, et il n’y eut que Louis qui parut distrait et rêveur.

Quand ils furent un peu remis, Louis les informa que le contenu de la lettre de madame La Motte l’obligeait de partir sur-le-champ pour Paris, et que les nouvelles dont il avait à leur faire part regardaient particulièrement Adeline, qui jugerait sans doute nécessaire de s’y rendre aussi, dès que sa santé le lui permettrait. Il lut alors à ses auditeurs impatiens les passages de sa lettre susceptibles de développer ce qu’il avançait; mais comme madame La Motte avait omis plusieurs circonstances importantes qu’il est nécessaire de connaître, voici ce qui s’était dernièrement passé à Paris.

On doit se rappeler que le premier jour du procès, La Motte, en allant de la cour de justice à sa prison, avait vu un homme dont il avait cru reconnaître les traits, quoiqu’il ne l’eût aperçu que dans l’obscurité; et que ce même homme, après s’être informé du nom de La Motte, avait demandé à lui parler. Le jour suivant, le geôlier avait accédé à sa demande; et on peut se figurer la surprise de La Motte, quand, au plus grand jour de son appartement, il reconnut le même individu des mains duquel il avait reçu Adeline.

Ayant trouvé madame La Motte dans la chambre, il dit qu’il avait quelque chose d’important à communiquer, et désira qu’on le laissât seul avec le prisonnier. Lorsqu’elle fut retirée, il dit à La Motte qu’il avait appris qu’il était poursuivi par le marquis de Montalte. La Motte lui répondit qu’oui. «Je sais que c’est un scélérat, dit l’étranger; votre cas est désespéré. Souhaitez-vous de vivre?»