Quand il revint, la nuit suivante, mon frère et moi acceptâmes ses offres, et nous l’accompagnâmes en conséquence chez lui. Il nous dit alors que la jeune demoiselle qu’il devait amener dans cet endroit, était une fille naturelle du marquis de Montalte et d’une religieuse du couvent des Ursulines; que sa femme avait pris l’enfant le jour de sa naissance, et avait eu une bonne pension pour l’élever comme le sien, ce qu’elle avait fait jusqu’au jour de sa mort; que cette fille avait alors été mise au couvent, et destinée à prendre le voile; mais que, lorsqu’elle fut d’âge à faire des vœux, elle avait constamment refusé de les faire; que cette circonstance avait tellement irrité le marquis, que, dans sa colère, il avait ordonné que, si elle persistait dans son opiniâtreté, il fallait la retirer du couvent, et s’en défaire d’une manière ou d’une autre, puisqu’en vivant dans le monde, sa naissance pourrait être découverte, et qu’en conséquence, sa mère, qu’il aimait encore, serait condamnée à expier son crime par une mort terrible.

Du Bosse fut interrompu dans sa narration par l’avocat du marquis, qui soutint qu’il était illégal et indécent de rapporter de pareilles circonstances, afin d’inculper son client. On lui répondit que cela n’était ni illégal ni indécent, parce que les circonstances qui mettaient au jour le caractère du marquis atténuaient son témoignage contre La Motte. On permit à du Bosse de continuer.

D’Aunoy lui dit alors que le marquis lui avait ordonné de la mettre à mort; mais qu’accoutumé à la voir depuis son enfance, il n’avait pas eu la force d’exécuter cet ordre, et l’en avait informé par lettre. Le marquis lui avait alors commandé de trouver quelqu’un qui voulût le faire, et que c’était pour cela qu’il avait besoin de nous. Mon frère et moi n’étions pas assez méchans pour commettre un pareil forfait, et nous le dîmes à d’Aunoy. Je ne pus même m’empêcher de lui demander pourquoi le marquis voulait faire mourir son enfant, plutôt que d’exposer sa mère à être condamnée à mort. Il répondit que le marquis n’avait jamais vu son enfant, et que conséquemment il n’était pas à supposer qu’il eût beaucoup d’amitié pour elle, et encore moins qu’il l’aimât plus qu’il n’aimait sa mère.

Du Bosse continua de raconter combien lui et son frère avaient fait d’efforts pour attendrir d’Aunoy sur le sort de la fille du marquis, et ajouta qu’ils lui persuadèrent enfin d’écrire de nouveau et de plaider sa cause. D’Aunoy était allé à Paris pour attendre la réponse, les laissant avec la jeune demoiselle à une maison dans la Bruyère, où ils étaient convenus de rester, en apparence pour exécuter les ordres qu’ils pourraient recevoir, mais, dans le fait, pour sauver la victime dévouée à la destruction.

Il est probable que du Bosse, dans cet endroit, ne découvrit pas son véritable dessein, puisqu’en supposant qu’il eût eu intention de commettre un meurtre, il était naturel qu’il fît ses efforts pour le cacher: quoi qu’il en soit, il assura que, dans la nuit du 26 avril, il reçut ordre, de la part de d’Aunoy, d’assassiner la fille, qu’il avait ensuite remise entre les mains de La Motte.

La Motte écouta cette relation avec le plus grand étonnement; quand il sut qu’Adeline était fille du marquis, et qu’il se rappela le crime que celui-ci avait eu dessein de commettre, il frémit d’horreur. Il continua alors l’histoire, et ajouta une relation de ce qui s’était passé à l’abbaye entre lui et le marquis, et du dessein de ce dernier de faire périr Adeline; donnant pour preuve de la malice des poursuites actuelles, qu’elles n’avaient été commencées qu’après qu’il eut délivré Adeline des mains du marquis. Il conclut néanmoins en disant, que, comme le marquis avait sur-le-champ envoyé des émissaires après elle, il était possible qu’elle eût encore été victime de sa vengeance.

Le conseil du marquis essaya de nouveau de faire rejeter ce témoignage; mais ses objections ne furent point admises par les juges. Tout le monde remarqua l’agitation extraordinaire de M. de Montalte pendant le récit de du Bosse et de La Motte. La cour suspendit le jugement de ce dernier, mit sur-le-champ le marquis en état d’arrestation, et donna ordre de faire chercher Adeline (nom qui lui avait été donné par sa nourrice) et Jean d’Aunoy.

En conséquence, le marquis fut arrêté au nom du roi, et envoyé en prison jusqu’à ce qu’Adeline parût, ou qu’il fût prouvé qu’elle avait été assassinée par ses ordres, et jusqu’à ce que d’Aunoy confirmât ou invalidât le témoignage de La Motte.

Madame La Motte, qui avait à la fin découvert la garnison de son fils, l’avait instruit de la situation de son père, et des progrès de la procédure; et comme elle croyait qu’Adeline, si elle avait eu le bonheur d’échapper aux émissaires du marquis, était encore en Savoie, elle écrivit à Louis d’obtenir un congé et de l’emmener à Paris, où sa présence était immédiatement nécessaire pour confirmer les dépositions des témoins, et probablement pour sauver la vie de La Motte.

Aussitôt que Louis eut reçu cette lettre, qui était arrivée le jour que Théodore devait être exécuté, il était allé chez le commandant pour demander un sursis, jusqu’à ce que la dernière volonté du roi fût connue. Il avait fondé sa requête sur l’arrestation du marquis de Montalte, et avait montré la lettre qu’il venait de recevoir. Le commandant avait volontiers accordé un sursis; et Louis, qui, à l’arrivée de cette lettre, n’avait pas voulu en communiquer le contenu à Théodore, de peur de lui donner de fausses espérances, se hâta de lui apporter cette consolante nouvelle.