Cependant La Motte attendait avec impatience l’arrivée de son fils, qui devait le délivrer de son incertitude concernant Adeline. Son seul espoir d’échapper au supplice était fondé sur elle, puisque le témoignage rendu contre lui pouvait être invalidé par la confirmation qu’elle donnerait de la scélératesse du marquis; et, quand même le parlement condamnerait La Motte, il pourrait encore implorer la clémence du roi.

Adeline arriva à Paris après un voyage de plusieurs jours, pendant lequel elle fut principalement soutenue par les délicates attentions de Louis, qu’elle plaignait et estimait, quoiqu’elle ne pût l’aimer. Elle reçut aussitôt la visite de madame La Motte: la rencontre fut touchante de part et d’autre. Un sentiment de sa conduite passée causait à cette dernière un embarras que la délicatesse et la bonté d’Adeline auraient voulu lui épargner; mais le pardon demandé fut accordé avec tant de sincérité, que madame La Motte devint graduellement plus composée et moins timide. Elle ne l’aurait cependant pas obtenu si facilement, si Adeline avait cru que sa conduite eût été volontaire; la conviction de la contrainte et de la terreur par lesquelles madame La Motte avait été mue, fut seule capable de l’engager à lui pardonner. Dans cette première entrevue, elles ne s’arrêtèrent pas sur des sujets particuliers. Madame La Motte proposa à Adeline de venir loger avec elle près du Châtelet; et Adeline, qui regardait un hôtel garni comme un logement peu décent pour une jeune personne, accepta son offre avec plaisir.

Là, madame La Motte lui fit un récit détaillé de la situation de son mari; et finit par dire que, comme son jugement avait été suspendu jusqu’à ce que l’on eût pu obtenir quelque certitude des desseins criminels du marquis, et qu’Adeline pouvait confirmer la plus grande partie des dépositions de La Motte, il était probable que la cour allait continuer l’instruction du procès. Elle connut alors toutes les obligations qu’elle avait à La Motte; car elle avait ignoré jusqu’ici qu’en la faisant évader, il lui avait sauvé la vie. Son horreur pour le marquis, qu’elle ne pouvait considérer comme un père, et sa reconnaissance pour son libérateur, redoublèrent; et il lui tarda de rendre un témoignage si nécessaire aux espérances de ce dernier. Madame La Motte lui dit alors qu’elle croyait qu’il n’était pas encore trop tard pour entrer dans la prison du Châtelet; et, sachant avec quelle impatience son mari désirait voir Adeline, elle la pria de vouloir bien s’y rendre avec elle. Adeline, quoique fort harassée et fatiguée, y consentit. Quand Louis revint de chez M. Nemours, l’avocat de son père, qu’il s’était empressé d’instruire de son arrivée, ils partirent tous pour le Châtelet. La vue de la prison rappela si fortement à la mémoire d’Adeline la situation de Théodore, que ce ne fut qu’avec la plus grande difficulté qu’elle put se traîner jusqu’à l’appartement de La Motte. Lorsqu’il l’aperçut, une lueur de joie passa sur son visage; mais retombant aussitôt dans sa stupeur accoutumée, il jeta tristement les yeux sur elle et ensuite sur Louis, et poussa un profond gémissement. Adeline, en qui les dernières actions de La Motte avaient effacé tout souvenir de ses torts antérieurs, lui fit ses remercîmens de lui avoir conservé la vie, et exprima avec beaucoup de chaleur le désir qu’elle avait de lui être utile. Mais sa reconnaissance ne fit que l’accabler davantage; au lieu de le réconcilier avec lui-même, elle sembla réveiller le souvenir des desseins criminels auxquels il avait autrefois aidé, et lui faire plus vivement sentir les remords de sa conscience. Tâchant de cacher ses émotions, il parla de son danger actuel, et instruisit Adeline du témoignage qu’elle serait obligée de rendre dans le procès. Après plus d’une heure de conversation avec La Motte, elle revint dans ses appartemens, où, malade et fatiguée, elle fit ses efforts pour oublier ses inquiétudes dans le sommeil.

Le parlement, chargé de ce procès, s’assembla de nouveau quelques jours après l’arrivée d’Adeline, et les deux témoins qu’attendait le marquis pour corroborer son témoignage contre La Motte, parurent. Elle fut conduite toute tremblante au palais, où le premier objet qui frappa ses yeux fut le marquis de Montalte, qu’elle regarda alors avec des émotions qui lui étaient tout-à-fait nouvelles, et qui avaient un mélange d’horreur. Quand du Bosse la vit, il jura que c’était la personne: son témoignage fut confirmé par les manières d’Adeline; car, en l’apercevant, elle devint pâle, et un tremblement universel s’empara de tous ses membres. On ne trouva Jean d’Aunoy nulle part, et ainsi La Motte fut privé d’un témoin qui pouvait être si essentiel à ses intérêts. Lorsqu’Adeline fut sommée de parler, elle fit sa déposition avec clarté et précision; et Pierre, qui l’avait emmenée de l’abbaye, corrobora son témoignage. Les dépositions produites étaient suffisantes, dans l’esprit de plusieurs personnes présentes, pour prouver que le marquis avait eu intention de commettre un meurtre; mais elles ne suffisaient pas pour invalider le témoignage de ses deux derniers témoins, qui jurèrent positivement que le vol avait été fait, et que La Motte était le voleur; en conséquence, ce dernier fut condamné à mort. En recevant sa sentence, ce malheureux s’évanouit; et les spectateurs, qui s’étaient singulièrement intéressés à la décision de cette affaire, exprimèrent leur compassion par un gémissement universel.

Un nouvel objet attira bientôt leur attention, ce fut Jean d’Aunoy qui parut devant les juges. Mais son témoignage, quand même il aurait été susceptible de sauver La Motte, arrivait trop tard. Celui-ci fut reconduit dans la prison; mais Adeline, que cette sentence affligeait extrêmement, et qui se trouvait indisposée, reçut ordre de rester pendant l’examen de d’Aunoy. Cet homme avait à la fin été trouvé dans les prisons d’une ville de province, où ses créanciers l’avaient fait mettre, et d’où l’argent que le marquis lui avait fait tenir pour satisfaire aux importunités de du Bosse, n’avait pu le tirer. Cependant ce dernier, s’imaginant être négligé par le marquis, avait résolu de s’en venger, tandis que l’argent destiné pour soulager ses besoins avait été dépensé par d’Aunoy dans les plaisirs et dans la débauche.

Il fut confronté à Adeline et à du Bosse, et on lui commanda d’avouer tout ce qu’il savait de cette affaire mystérieuse, s’il ne voulait pas être mis à la question. D’Aunoy, qui ignorait jusqu’à quel point s’étendaient les soupçons contre le marquis, et qui savait que son témoignage pouvait le perdre, fut pendant quelque temps très-obstiné; mais quand on lui donna la question, sa résolution l’abandonna, et il avoua un crime dont il n’avait pas même été soupçonné.

Il parut qu’en l’année 1642, d’Aunoy, accompagné d’un nommé Martigny et de François Ballière, avait attendu et saisi, sur le grand chemin, Henri marquis de Montalte, demi-frère de Philippe; et qu’après l’avoir volé, et attaché son domestique à un arbre, suivant les ordres qu’ils avaient reçus, ils l’avaient conduit à l’abbaye de Saint-Clair, dans la forêt de Fontanville; qu’il avait été détenu dans cet endroit jusqu’à ce qu’on eût reçu de nouvelles instructions de la part de Philippe de Montalte, actuellement marquis, qui était alors dans ses terres dans une province septentrionale de France; que ce dernier avait mandé qu’on le mit à mort, et que l’infortuné Henri avait été assassiné dans sa chambre trois semaines après sa détention à l’abbaye.

En entendant cette déposition, Adeline pensa s’évanouir; elle se rappela le manuscrit qu’elle avait trouvé, et les circonstances extraordinaires dont cette découverte avait été accompagnée; tous ses membres frémirent d’horreur, et levant les yeux elle aperçut sur le visage du marquis la pâleur livide du crime. Elle s’efforça néanmoins de recueillir toutes ses forces pendant la continuation de l’aveu de ce témoin.

Quand le meurtre fut commis, d’Aunoy était allé trouver son commettant, qui lui avait donné la récompense dont il était convenu; et quelques mois après il avait remis entre ses mains la fille du feu marquis, encore dans l’enfance, qu’il avait conduite dans une partie éloignée du royaume, où, prenant le nom de Saint-Pierre, il l’avait élevée comme si elle avait été la sienne, recevant du marquis actuel une pension considérable pour garder le secret.

Adeline, incapable de résister plus long-temps aux diverses émotions dont son cœur était agité, s’évanouit. Elle fut transportée hors de la salle; et, lorsque le désordre occasioné par cet événement fut passé, Jean d’Aunoy continua. Il dit qu’après la mort de sa femme, Adeline avait été mise dans un couvent, et ensuite transportée dans un autre, où le marquis avait voulu lui faire prendre le voile; que son refus opiniâtre de se faire religieuse avait engagé ce dernier à former le projet de la faire mourir, et que c’est pour cela qu’elle avait été conduite à la maison de La Bruyère. D’Aunoy ajouta que, par les ordres du marquis, il avait fait à du Bosse une fausse histoire de sa naissance; qu’ayant, au bout de quelque temps, découvert que ses camarades l’avaient trompé touchant la mort d’Adeline, il les avait quittés en colère; mais qu’ils avaient unanimement résolu de cacher son évasion au marquis, afin de jouir de la récompense de leur prétendu crime. Quelques mois après cette époque, il avait néanmoins reçu une lettre du marquis, dans laquelle il lui reprochait son infidélité, et lui promettait une grande récompense s’il voulait dire où était Adeline: qu’en conséquence de cette lettre, il avait avoué qu’elle avait été déposée entre les mains d’un étranger, mais qu’il ne savait ni qui il était, ni où il demeurait.