Sur ces dépositions, Philippe de Montalte fut écroué, comme prévenu d’avoir fait assassiner Henri son frère; d’Aunoy fut mis dans un cachot du Châtelet, et du Bosse sommé de paraître comme témoin.
Il est impossible d’exprimer ce que sentit le marquis, en voyant qu’un procès excité par la vengeance avait ainsi exposé ses crimes aux yeux du public, et l’avait livré entre les mains de la justice. Les passions qui l’avaient porté à commettre un crime aussi horrible que celui du meurtre.....; meurtre d’autant plus atroce, qu’il tombait sur un homme avec lequel il était uni par les liens du sang et par les habitudes de l’enfance; les passions, dis-je, qui l’avaient excité à cet abominable forfait étaient l’ambition et l’amour du plaisir. La première était plus immédiatement satisfaite par le titre de son frère; la dernière, par les richesses qui le mettaient à même de se livrer à ses inclinations voluptueuses.
Le feu marquis de Montalte, père d’Adeline, avait hérité de ses ancêtres d’un patrimoine insuffisant pour soutenir la splendeur de son rang; mais il avait épousé l’héritière d’une illustre famille, dont la fortune suppléait amplement au déficit de la sienne. Il avait eu le malheur de la perdre, car elle était belle et aimable, peu de temps après la naissance de sa fille, et c’était alors que le marquis actuel avait formé le projet infernal d’assassiner son frère. La différence de leurs caractères empêchait qu’il n’existât entre eux cette affection réciproque que la parenté semblait exiger. Henri était bienfaisant, doux et philosophe. L’amour de la vertu régnait dans son cœur; chez lui la sévérité de la justice était modérée, et non pas affaiblie par la compassion; il s’était adonné à l’étude des sciences, et avait toujours cultivé les belles-lettres.
Les actions de Philippe nous ont déjà tracé les principaux traits de son caractère; quelques qualités brillantes ne servaient qu’à en faire ressortir davantage la noirceur. Il avait épousé une dame qui, par la mort de son frère, devait hériter de biens considérables, dont l’abbaye de Saint-Clair et la maison de campagne sur les bords de la forêt de Fontanville étaient les principaux. Cependant sa passion pour la magnificence et la dissipation l’avait bientôt entraîné dans une multitude de difficultés, et lui avait suggéré combien il serait avantageux pour lui de posséder le bien de son frère. Il n’y avait que ce frère et sa fille qui s’opposassent à cette possession; nous avons déjà raconté comment il s’était débarrassé du premier: il paraît un peu surprenant qu’il n’ait pas usé des mêmes moyens pour se défaire de la fille, à moins d’admettre qu’il existe un destin, et qu’elle fut conservée pour faire punir le meurtre de son père.
Quand on jette un regard rétrograde sur la multitude de dangers auxquels elle fut exposée, aux vicissitudes qu’elle éprouva depuis son enfance, il semble que sa conservation est l’ouvrage de quelque chose au-dessus de la sagesse humaine; et cela nous offre un exemple frappant que la justice, quoique quelquefois tardive, ne manque jamais d’atteindre les scélérats.
Tandis que l’infortuné marquis, père d’Adeline, était en prison à l’abbaye, son frère qui, pour éviter les soupçons, s’était tenu dans le nord de la France, avait différé l’exécution de son abominable projet, par une timidité naturelle à un esprit qui n’est pas encore accoutumé à de pareils attentats. Avant de donner ses derniers ordres, il avait voulu voir si l’histoire qu’il faisait courir sur la mort de son frère le mettrait à l’abri de tout soupçon. Elle n’avait que trop bien réussi: car le domestique, dont l’on n’avait épargné la vie qu’afin qu’il pût raconter cette histoire, conclut assez naturellement que son maître avait été assassiné par des brigands; et le paysan qui, quelques heures après, avait trouvé le domestique blessé, tout ensanglanté, et attaché à un arbre, qui savait d’ailleurs que cet endroit était infesté de voleurs, l’avait aussi naturellement crue et en avait en conséquence répandu le bruit.
Depuis ce temps-là le marquis, à qui l’abbaye de Saint-Clair appartenait en vertu du droit de sa femme, n’y était venu que deux fois, et cela à des époques bien éloignées, jusqu’à ce qu’après un intervalle de plusieurs années il découvrit par hasard que La Motte y habitait. Il résidait ordinairement à Paris et à sa terre dans le nord, sinon qu’il passait communément un mois de l’année à sa jolie maison sur le bord de la forêt. Il tâchait de perdre le souvenir de son crime dans les scènes variées de la cour et dans la dissipation; mais il y avait des momens où la voix de la conscience se faisait entendre, quoiqu’elle ne fût pas long-temps à être ensuite étouffée par le tumulte du monde.
Il est probable que la nuit de son départ précipité de l’abbaye, le triste et lugubre silence de l’heure, dans un lieu qui avait été le théâtre de son crime, lui avait rappelé d’une manière trop forte le souvenir de son frère, et avait suggéré à son imagination des horreurs qui l’avaient forcé d’abandonner un endroit souillé de ses forfaits. S’il en est ainsi, il est néanmoins certain que les terreurs de sa conscience s’étaient évanouies avec l’obscurité de la nuit; car il était retourné le lendemain à l’abbaye, quoiqu’il soit néanmoins remarquable qu’il n’ait jamais essayé d’y passer une autre nuit. Mais, bien qu’il éprouvât des frayeurs momentanées, elles n’étaient jamais suivies de la pitié ni du repentir; puisque, lorsque la découverte de la naissance d’Adeline lui eut causé des appréhensions pour sa propre vie, il n’avait pas hésité à commettre un nouveau crime, et qu’il était encore disposé à verser le sang humain. Il avait fait cette découverte par le moyen d’un cachet, portant les armes de sa famille, empreint sur le billet trouvé par son domestique, et qui lui avait été remis à Caux. On doit se rappeler qu’après avoir lu ce billet, il allait le jeter loin de lui avec toute la fureur de la jalousie; mais qu’après l’avoir de nouveau examiné, il l’avait soigneusement mis dans son portefeuille. La violente agitation que lui avait causée cette terrible vérité, l’avait pendant quelque temps privé de tout pouvoir d’agir. Quand il se porta assez bien pour écrire, il avait écrit à d’Aunoy une lettre, dont nous avons déjà rapporté le contenu. D’Aunoy lui avait confirmé ses craintes. Sachant que la mort devait être la punition de son crime, en cas qu’Adeline parvînt à découvrir sa naissance, et n’osant plus se fier à un homme qui l’avait déjà trompé, il avait, après quelque délibération, résolu sa mort. C’est pourquoi il était sur-le-champ parti pour l’abbaye, et avait donné les ordres que nous avons vus, plutôt par la crainte d’être compromis, que par le désir de s’emparer de ses biens.
Comme l’histoire du cachet qui avait fait connaître la naissance d’Adeline est un peu singulière, il ne sera pas hors de propos d’avertir le lecteur que Jean d’Aunoy l’avait volé au marquis, avec une montre d’or; il n’avait pas tardé à se défaire de la montre, mais sa femme avait gardé le cachet comme un joli joujou; et, après sa mort, il avait été porté au couvent parmi ses hardes. Adeline l’avait soigneusement conservé, parce qu’il avait appartenu à une femme qu’elle croyait être sa mère.