Adeline resta quelque temps à Paris pour arranger ses affaires; elle fut présentée par M. Verneuil au petit nombre de parens éloignés qui restaient de sa famille. De ce nombre étaient le comte et la comtesse D....., et ce M. Amand qui avait si fort excité sa pitié et son estime dans la ville de Nice. La dame dont il regrettait la mort était de la famille de Montalte; et la ressemblance qu’il avait trouvée entre ses traits et ceux d’Adeline, sa cousine, n’était pas entièrement l’effet de l’imagination. La mort de son frère l’avait subitement rappelé d’Italie; mais Adeline eut la satisfaction d’observer que cette tristesse accablante dont il était autrefois oppressé, avait fait place à une espèce de résignation tranquille, et que son visage était souvent empreint d’un rayon de gaîté.

Le comte et la comtesse D...., que sa bonté et ses charmes avaient fort intéressés, l’invitèrent à regarder leur maison comme la sienne, tant qu’elle resterait à Paris.

Son premier soin fut de faire transporter les restes de son père, de l’abbaye de Saint-Clair, dans le caveau où reposaient ses ancêtres. On fit le procès à d’Aunoy, qui fut regardé comme assassin, et exécuté. Au lieu du supplice, il avait déclaré où étaient cachés les restes du marquis; c’était dans la chambre en pierres de l’abbaye, dont nous avons déjà fait mention. M. Verneuil accompagna les officiers chargés d’en faire la recherche, et vit porter les cendres du marquis à Saint-Maur, l’une de ses terres, dans une province septentrionale. Elles y furent déposées avec la pompe funèbre convenable à son rang. Adeline les suivit en grand deuil; et, ce dernier devoir payé à la mémoire de son père, elle devint plus calme et plus résignée. Le manuscrit où était tracée la relation de ses souffrances avait été trouvé à l’abbaye, et rendu à Adeline par M. Verneuil, et elle le conserva avec le pieux enthousiasme que méritait un dépôt si sacré.

A son retour à Paris, elle trouva Théodore Laluc arrivé de Montpellier. Le plaisir de cette rencontre fut un peu troublé par les nouvelles qu’il apportait de la santé de son père, dont l’extrême danger l’avait seul empêché de voler auprès d’Adeline, dès l’instant où il avait obtenu sa liberté, pour la remercier de lui avoir conservé la vie. Elle le reçut alors comme l’homme à qui elle devait sa conservation, et comme l’amant qui méritait et possédait effectivement toute sa tendresse. Le souvenir des circonstances dans lesquelles ils s’étaient dernièrement rencontrés, et de leurs angoisses mutuelles, rendait plus délicieuse la félicité des momens actuels, puisque, n’ayant plus devant les yeux l’affreuse perspective d’une mort ignominieuse et d’une séparation éternelle, ils n’apercevaient dans l’avenir que des jours rians qui les attendaient, où ils pourraient marcher ensemble dans les sentiers fleuris de la vie. Le contraste que leur offraient la mémoire du passé et la vue du présent, leur arrachait souvent des larmes de tendresse et de reconnaissance; et le doux sourire qui semblait vouloir chasser du visage d’Adeline ces larmes de douleur, pénétrait le cœur de Théodore, et lui rappela une petite chanson qu’il lui avait autrefois chantée dans des circonstances différentes. Il prit un luth qui était sur la table, et, en touchant les cordes harmonieuses, il fit entendre les paroles suivantes.

CHANSON.

D’un vif éclat cette rose va luire,
Quand le matin la trempera de pleurs;
C’est votre image, alors qu’un doux sourire
Comme un rayon perce dans vos langueurs.

Sous la rosée, en inclinant ses charmes,
Elle enrichit ses parfums, ses couleurs;
Ainsi l’amour se nourrit dans les larmes,
Et ses plaisirs sont enfans des douleurs.

L’attachement qu’Adeline avait pour Théodore, l’avait engagée à refuser plusieurs amans, que sa beauté, ses vertus et ses richesses lui avaient attirés, et qui, quoiqu’ils fussent infiniment supérieurs en fortune au fils de Laluc, ne le valaient certainement pas du côté de la famille et du mérite.

Les différentes émotions tumultueuses que les derniers événemens avaient suscitées dans le sein d’Adeline étaient maintenant calmées; mais la mémoire de son père laissait toujours dans son esprit une teinte de mélancolie que le temps seul pouvait effacer, et elle refusa de se rendre aux pressantes sollicitations de Théodore, jusqu’à ce que le temps qu’elle avait fixé pour porter le deuil fût expiré. La nécessité de joindre son régiment obligea ce dernier de quitter Paris quinze jours après y être arrivé; mais il emporta avec lui la promesse d’obtenir sa main aussitôt qu’elle quitterait le deuil, et partit conséquemment assez satisfait.

L’état précaire de M. Laluc était pour Adeline une source continuelle d’inquiétude, et elle se détermina à accompagner M. Verneuil, amant déclaré de Clare, à Montpellier, où Laluc s’était rendu aussitôt que son fils avait été mis en liberté. Elle se préparait à entreprendre ce voyage, lorsqu’elle reçut de son amie un compte très-satisfaisant de sa santé; et, comme ses affaires exigeaient encore sa présence à Paris, elle renonça pour le moment à ce dessein, et M. Verneuil partit seul.