Lorsque les affaires de Théodore eurent pris un aspect plus favorable, M. Verneuil avait écrit à Laluc pour lui communiquer le secret de son cœur au sujet de Clare. Laluc, qui admirait et estimait M. Verneuil, et qui n’ignorait pas ses liaisons de famille, fut très-satisfait des propositions de ce dernier: Clare dit qu’elle n’avait jamais vu personne pour qui elle se sentît plus d’inclination; et M. de Verneuil avait reçu une réponse favorable à ses désirs, et qui l’engageait à faire le voyage de Montpellier.

Le retour de sa tranquillité et le climat de Montpellier firent, en faveur de Laluc, tout ce que ses amis les plus sincères auraient pu désirer, et il se porta à la fin assez bien pour aller rendre visite à Adeline au château de Saint-Maur. Clare et M. Verneuil l’y accompagnèrent; et la paix qui se fit ensuite entre le France et l’Espagne permit bientôt à Théodore de rejoindre cette heureuse compagnie. Quand Laluc, ainsi rendu à ce qu’il avait de plus cher, réfléchissait aux maux auxquels il avait échappé, et contemplait la félicité dont il allait jouir, son cœur s’épanouissait, et son visage vénérable, couvert de l’expression du ravissement, offrait un parfait tableau du siècle d’or.


CHAPITRE XI.

Adeline, dans la compagnie de personnes aussi chéries, ne tarda pas à se défaire de cette mélancolie que lui avait causée le sort de son père; elle recouvra toute sa vivacité naturelle; et quand elle eut quitté les habits lugubres que sa piété filiale lui avait fait prendre, elle donna sa main à Théodore. La cérémonie du mariage, célébrée à Saint-Maur, fut honorée de la présence du comte et de la comtesse D......; et Laluc eut le bonheur d’assurer, le même jour, les flatteuses destinées de ses deux enfans. Lorsque la cérémonie fut terminée, il les bénit et les embrassa tous avec les larmes de l’amour paternel. «Je te rends grâces, ô grand Dieu! dit-il, de m’avoir permis de voir cette heure-ci; quand il te plaira de me rappeler de ce monde, je le quitterai sans regret.»

«Puissiez-vous vivre long-temps pour bénir vos enfans! répliqua Adeline.» Clare baisa la main de son père, et pleura: «Oh! oui, long-temps! répéta-t-elle d’une voix presque éteinte.» Laluc sourit d’un air de complaisance, et tourna la conversation vers un sujet moins touchant.

Cependant le temps s’approchait où Laluc jugeait nécessaire de retourner aux devoirs de sa paroisse, dont il avait été si long-temps absent. Mademoiselle Laluc qui l’avait soigné à Montpellier pendant sa maladie, et qui depuis était retournée en Savoie, se plaignait aussi de la solitude à laquelle elle était réduite; et c’était pour son frère un nouveau motif de hâter son départ. Théodore et Adeline, qui ne pouvaient supporter l’idée de se séparer de ce vénérable parent, s’efforcèrent de lui persuader d’abandonner son château, et de vivre en France avec eux; mais il était fortement attaché à Leloncourt. Depuis plusieurs années, il faisait la consolation et le bonheur de ses paroissiens; ils le respectaient et l’aimaient comme un père; il les regardait comme ses enfans. L’attachement qu’ils lui avaient témoigné le jour de son départ, n’était pas non plus oublié; il avait fait une grande impression sur son esprit, et il ne pouvait soutenir l’idée de les abandonner au moment où le ciel venait de le combler de ses bienfaits. «Il est doux de vivre pour eux, dit-il, et je veux aussi mourir au milieu d’eux.» Un sentiment d’une nature encore plus attrayante (que le philosophe incrédule ne lui donne pas le nom de faiblesse, et que l’homme du monde ne le regarde pas comme impossible), un sentiment plus tendre encore l’attirait à Leloncourt: c’est que les restes de son épouse y reposaient.

Laluc ne voulant pas rester en France, Théodore et Adeline, pour qui les plaisirs variés et tumultueux que Paris offrait, étaient inférieurs aux plaisirs domestiques et à la compagnie choisie de Leloncourt, résolurent de l’accompagner avec M. et madame Verneuil. Adeline arrangea ses affaires de manière à pouvoir se passer de résider en France; et, après avoir pris un congé affectueux du comte et de la comtesse D...., ainsi que de M. Amand, qui avait recouvré un peu de sa gaîté ordinaire, elle partit avec ses amis pour la Savoie.

Les sourires les plus délicieux se précipitaient sur le visage de Clare, à mesure qu’elle s’approchait des scènes chéries des plaisirs de son enfance; et Théodore, regardant souvent à la portière, voyait avec un enthousiasme patriotique les paysages magnifiques et variés qu’offraient successivement les différentes montagnes.

Il était tard lorsqu’ils arrivèrent à quelques milles de Leloncourt; et la grande route, tournant autour d’une roche escarpée, leur offrit la vue du lac et de la paisible habitation de Laluc. Une exclamation de joie de toute la compagnie annonça cette découverte, et un rayon de plaisir étincela dans tous les yeux.