Laluc félicita sa famille sur son heureuse arrivée dans ses foyers, et remercia en silence l’Être Suprême de lui avoir permis d’y retourner ainsi. Adeline continua de contempler ces objets bien connus; et réfléchissant aux vicissitudes de chagrin et de plaisir qu’elle avait éprouvées depuis qu’elle les avait vus, au changement merveilleux de sa condition, son cœur s’épanouissait de plaisir et de reconnaissance. Elle regardait Théodore, qu’elle avait pleuré dans ces mêmes lieux comme perdu pour toujours, qui, lorsqu’elle l’avait retrouvé, avait été sur le point de lui être arraché par une mort ignominieuse, mais qui maintenant était assis à ses côtés, à l’abri de tout danger, et son époux chéri, la gloire de sa famille et la sienne; et tandis que les larmes qui coulaient de ses yeux exprimaient la sensibilité de son cœur, un sourire de tendresse au-dessus de toute expression lui faisait connaître les sensations qu’elle éprouvait. Il lui serra doucement la main, et lui répondit par un regard plein d’amour.
Pierre, qui s’avança alors en galopant près de la voiture, le visage rayonnant de joie et avec un air d’importance, interrompit une série de sentimens devenue pour ainsi dire trop intéressante. «Ah! mon cher maître, s’écria-t-il, soyez le bienvenu encore une fois dans votre pays! Voici le village; Dieu le conserve! Il vaut un million de Paris. Grâces soient rendues à saint Jacques! nous sommes tous arrivés sains et saufs.»
Cette effusion de joie de la part de l’honnête Pierre fut reçue avec le retour qu’elle méritait. A mesure qu’ils s’approchèrent du lac, ils entendirent le son de la musique prolongé par les eaux, et aperçurent bientôt une grande troupe de villageois assemblés sur le vert gazon qui descendait jusqu’au bord du lac, revêtus de leurs habits des dimanches et dansant ensemble. C’était la soirée d’un jour de fête. Les vieillards étaient assis à l’ombre des arbres qui couvraient cette petite éminence, mangeant du lait et des fruits, et regardant sauter leurs fils et leurs filles au son du tambourin et de la musette, auquel se joignaient les sons plus doux de la mandoline.
Pierre parut le premier, et il fut aussitôt environné d’une foule de ses compatriotes qui, apprenant que leur bien-aimé pasteur approchait, coururent au-devant de lui. Leurs vives et sincères expressions de joie remplirent le cœur de Laluc de la plus douce satisfaction: il les reçut avec la tendresse d’un père, et ne put s’empêcher de répandre des larmes à cette marque de leur attachement. Quand les jeunes paysans et paysannes eurent appris son arrivée, la joie devint si générale, que, conduits par le tambourin et la musette, ils dansèrent devant la voiture jusqu’au château, où ils l’accueillirent de nouveau, lui et sa famille, par les airs les plus gais. Ils furent reçus à la porte du château par mademoiselle Laluc; et jamais compagnie ne se revît avec plus de contentement.
Comme la soirée était superbe, on soupa dans le jardin. Quand le repas fut fini, Clare, dont la joie était au comble, proposa de danser au clair de la lune. «Cela serait délicieux, dit-elle; les rayons de la lune tremblent déjà sur les eaux. Voyez quel courant de lumière ils répandent à travers le lac, et comme ils brillent autour de ce petit promontoire à gauche. La fraîcheur de la nuit invite également à la danse.»
Ils consentirent tous à sa proposition. «Et qu’on fasse aussi entrer les bonnes gens qui nous ont si bien accueillis, dit Laluc, ils partageront tous notre bonheur. Il y a de la religion à rendre les autres heureux, et la reconnaissance doit nous rendre dévots. Pierre, apportez plus de vin, et mettez des tables sous les arbres.» Pierre vola; et, tandis que l’on plaçait des chaises et des tables sous les arbres, Clare alla chercher son luth favori, le luth qui lui avait autrefois causé tant de plaisir, et dont Adeline avait souvent tiré des expressions mélancoliques. La main légère de Clare parcourut toutes les cordes, et, en tirant des sons pleins de tendresse, elle chanta l’air suivant.
STANCES.
Lorsque la lune épanche un doux rayon,
Lorsque dans l’air le sylphe se balance;
Quand la forêt, le lac et le vallon
Sont endormis dans un vaste silence;
Lorsque du soir les zéphyrs expirans
Dans les pensers plongent une âme tendre;
Lorsqu’elle voit cent prestiges errans;
Que la musique alors se fasse entendre!
Frappez, frappez le tambourin joyeux;
Ouvrez le bal, suivez vos coryphées:
Sous les berceaux du bois mystérieux,
Mêlez vos pas à la danse des fées.