En passant près d'une fenêtre, Osbert fut surpris d'y apercevoir deux dames: malgré l'agitation de son esprit, il les reconnut pour les mêmes personnes qu'il avait observées des grilles de la tour avec tant d'émotion, et qui avaient à-la-fois excité sa compassion et sa curiosité. Au milieu de sa détresse, la douceur et les grâces de la plus jeune avaient souvent occupé sa pensée, et il désirait ardemment connaître le sujet de sa douleur; car la mélancolie peinte sur son visage annonçait bien qu'elle était malheureuse. Elles observèrent Osbert lorsqu'il passa, et leurs yeux exprimèrent la pitié que sa situation leur inspirait. Il les fixa tendrement, et de retour dans sa prison, il fit de nouvelles questions sur leur compte; mais on continua de garder un silence inflexible à cet égard.

Un jour qu'il était enseveli dans ses réflexions, ses yeux se fixèrent involontairement sur un panneau du lambris de sa prison: il remarqua qu'il était autrement fait que les autres et que sa projection était tant soit peu plus grande; une lueur d'espérance s'empara de son esprit, et il se leva pour l'examiner. Il vit qu'il était environné d'une fente, et en le poussant avec les mains, il s'ébranla. Certain qu'il y avait quelque chose de plus qu'un panneau, il y employa toute sa force; mais il ne produisit aucun autre effet. Après avoir inutilement tenté de l'enlever de différentes manières, il abandonna l'entreprise, et revint s'asseoir triste et désespéré. Plusieurs jours s'écoulèrent sans qu'il pensât davantage au lambris. Ne voulant cependant pas renoncer à cette dernière espérance, il fit un nouvel examen, et en s'efforçant d'ébranler le panneau, son pied donna par hasard contre un endroit qui le fit ouvrir à l'instant. Il y avait dans l'intérieur un ressort caché qui le tenait attaché, et en pressant une certaine partie du panneau, il s'ouvrait de lui-même; c'était cette partie que le pied du comte avait touchée.

Cette découverte lui causa une joie inexprimable. Il vit alors devant lui un vaste appartement semblable à celui qui formait sa prison; ses fenêtres hautes et arquées étaient ornées de verre peint; son pavé était de marbre, et cet endroit paraissait être les restes d'une église abandonnée. Osbert traversa, en hésitant, sa longue nef, et parvint à une grosse porte de chêne à deux battans qui terminait cette pièce lugubre: il l'ouvrit et aperçut une longue et spacieuse galerie; ses fenêtres, aussi gothiques que celles de l'église, étaient couvertes d'un lierre épais qui en écartait pour ainsi dire la lumière. Il s'arrêta quelques tems à l'entrée, incertain s'il devait aller plus loin; il écouta, et n'entendant aucun bruit dans sa prison, il continua. La galerie aboutissait à gauche en tournant, à un grand escalier fort ancien et, en apparence, très-négligé, qui conduisait à une salle en bas; à droite était une porte basse et peu éclairée.

Osbert craignant d'être découvert, passa l'escalier et ouvrit la porte. Alors une file de superbes appartemens magnifiquement meublés se présenta à ses yeux étonnés. Il suivit sans apercevoir qui que ce fût; mais, après avoir traversé la seconde chambre, il entendit les sanglots d'une personne qui pleurait. Il s'arrêta un moment, ne sachant s'il devait continuer; une curiosité irrésistible l'entraîna plus loin, et il entra dans un appartement où étaient assises les belles étrangères, dont la vue avait fait tant d'impression sur lui.

La plus âgée des dames fondait en larmes, et sur une table à côté d'elle étaient une cassette et quelques papiers ouverts. La plus jeune était tellement occupée à un dessin, qu'elle ne fit pas attention à l'entrée du comte. Dès que la première l'eut aperçu, elle se leva tout en désordre, et la surprise qui éclata dans ses jeux semblait demander l'explication d'une visite si extraordinaire. Osbert, étonné de ce qu'il venait de voir, fit quelques pas en arrière, dans l'intention de se retirer; mais se rappelant que cette intrusion exigeait des excuses, il revint. La grace avec laquelle il s'excusa, confirma l'impression que sa figure avait faite sur l'esprit de Laure (tel était le nom de la jeune dame) qui, en levant la tête, laissa apercevoir une physionomie où l'on découvrait un heureux mélange de dignité et de douceur. Elle avait environ vingt ans, était de moyenne taille, extrêmement délicate et très-bien faite. Le coloris de sa jeunesse avait une teinte de mélancolie douce et réfléchie qui donnait une expression très-intéressante à ses grands yeux bleus; ses traits étaient en partie cachés par ses beaux cheveux bruns qui, après avoir formé nombre de boucles autour de son visage, descendaient sur son sein: toutes les grâces d'un sexe aimable étaient réunies dans sa personne, et la majesté naturelle de son maintien démontrait la pureté et la noblesse de son ame. Lorsqu'elle aperçut le comte, une faible rougeur se répandit sur ses joues, et elle quitta involontairement le dessin auquel elle était occupée.

Si la simple vue de Laure fut capable de faire impression sur le cœur d'Osbert, il en devint bien plus fortement épris quand il put contempler sa beauté. Il s'imagina que le baron charmé par ses attraits l'avait fait tomber dans quelques-uns de ses pièges et la retenait malgré elle dans le château. La tristesse peinte sur son visage et le mystère qui semblait l'environner, le confirmèrent dans cette conjecture. Plein de cette idée, ses souffrances lui inspirèrent la plus grande compassion, et l'amour qui brûlait alors dans son cœur vint bientôt se réunir à ce sentiment. Dans ce moment il oublia le danger de sa situation; il oublia même qu'il était prisonnier, et, ne pensant qu'aux moyens d'adoucir les chagrins de cette infortunée, il ne se laissa point arrêter par une fausse délicatesse, et il résolut, s'il était possible, de connaître la cause de ses malheurs.

S'adressant donc à la baronne: «Madame, dit-il, si je pouvais en aucune manière alléger des peines que je ne saurais affecter de ne point apercevoir et qui m'ont si vivement touché, je regarderais ce moment comme le plus heureux de ma vie; d'une vie, hélas! qui n'a déjà été que trop marquée au coin du malheur. Mais le malheur ne m'a point été inutile, puisqu'il m'a fait connaître la sympathie». La baronne n'ignorait pas le caractère et les malheurs du comte. Victime elle-même de l'oppression, elle savait plaindre les souffrances des autres. Elle avait toujours senti une tendre compassion pour les malheurs d'Osbert, et elle ne put s'empêcher de lui exprimer toute sa reconnaissance pour l'intérêt qu'il voulait bien prendre à ses chagrins. Elle lui témoigna sa surprise de le voir ainsi en liberté; mais apercevant les fers qu'il avait aux mains, elle tressaillit d'effroi et devina une partie de la vérité.

Il lui raconta la découverte du panneau qui lui avait fait trouver le chemin de son appartement. L'idée de faciliter son évasion se présenta d'abord à l'esprit de la baronne; mais sa propre situation ne tarda pas à lui en faire voir l'inutilité, et elle fut contrainte d'abandonner une pensée que lui avaient inspirée la vénération qu'elle avait pour le caractère du feu comte, et l'intérêt qu'elle prenait à son fils; elle lui témoigna le plus vif chagrin de ne pouvoir le servir, et l'informa que sa fille et elle étaient aussi prisonnières; que leur liberté ne s'étendait pas au-delà des murs du château, et qu'il y avait quinze ans qu'elles étaient sous la verge de la tyrannie.

Le comte exprima l'indignation que ce récit lui inspirait, assura la baronne qu'elle pouvait compter sur sa discrétion, et la pria, si cette relation ne lui était pas trop pénible, de l'informer au moins comment elle avait eu le malheur de tomber au pouvoir de Malcolm. La baronne craignant pour la sûreté d'Osbert, lui rappela le danger d'être découvert en restant plus long-tems hors de sa prison; et, le remerciant encore une fois de l'intérêt qu'il avait bien voulu prendre à ses souffrances, l'assura de ses souhaits les plus sincères pour sa délivrance, et lui promit que, si jamais l'occasion s'en présentait, elle lui ferait connaître les tristes particularités de ses aventures. Les yeux du comte lui témoignèrent sa reconnaissance d'une manière plus expressive que sa langue n'aurait pu le faire. Il demanda, en tremblant, la permission de renouveler ses visites, ce qui lui procurerait quelques intervalles de consolation pendant la triste captivité à laquelle il était condamné. La baronne, par pitié pour ses souffrances, consentit à sa demande. Osbert partit en jetant sur Laure un regard tendre et douloureux; il était néanmoins content de ce qui s'était passé et se retira dans sa prison en éprouvant un de ces momens de calme qui ne sont pas même étrangers aux malheureux.

Il trouva tout tranquille, et après avoir soigneusement fermé le panneau, il s'assit pour réfléchir sur le passé et penser à l'avenir. Il se flatta que la découverte du panneau pourrait faciliter son évasion; les ombres du désespoir dont son esprit avait si récemment été enveloppé se dissipèrent peu-à-peu, et lui laissèrent entrevoir un horizon plus flatteur; mais, hélas! ces brillantes espérances s'évanouirent comme un songe. Il se rappela que ce château était environné de gardes dont la vigilance était assurée par la sévérité du baron; que les belles étrangères qui avaient pris un si tendre intérêt à son sort étaient comme lui prisonnières, et qu'il ne connaissait pas un soldat généreux qui voulût lui enseigner les passages secrets du château et l'accompagner dans sa fuite. Son imagination était pleine de l'image de Laure; en vain s'efforça-t-il de se cacher à lui-même la vérité, son cœur trahissait constamment les sophismes de ses argumens. Il avait, sans le savoir, bu à la coupe de l'amour, et il était forcé d'avouer son indiscrétion. Il ne put cependant se résoudre à écarter de son cœur ce poison délicieux; il ne put se résoudre à ne plus la voir. Les appréhensions pénibles pour sa sûreté qu'éprouverait la baronne, s'il ne profitait pas de la permission qu'il avait si ardemment sollicitée; le manque de respect que cette conduite manifesterait; la violente curiosité de connaître l'histoire de ses malheurs; le vif intérêt avec lequel il apprendrait quelles étaient les relations de Laure et du baron, et l'espoir extravagant et trompeur de pouvoir leur être utile, le déterminèrent à renouveler sa visite. Sous ces illusions il cachait le principal motif qui l'engageait à cette entrevue.