Il leva la tête et laissa apercevoir un visage égaré et épouvantable, sur lequel était répandue une pâleur mortelle. La belle Laure, attendrie par une pareille scène, était pendue sur son lit et versait abondance de larmes. « Monsieur, dit Malcolm d'une voix basse, vous voyez devant vous un malheureux qui cherche du soulagement aux angoisses d'un esprit coupable. Mes crimes ont détruit la paix de cette dame,… l'ont privée d'un fils,… mais elle vous instruira de toute ma scélératesse, que je n'ai pas maintenant le tems de vous raconter. Je reçois, depuis plusieurs années, comme vous le savez fort bien, les revenus de ces terres étrangères qui lui appartiennent ; comme une légère compensation des torts qu'elle a éprouvés, je lui légue toutes les possessions qui me sont échues par droit d'héritage, et je la remets sous votre protection. Vous demander, madame, ainsi qu'à vous, monsieur, l'oubli du passé est une chose que je n'ose point me permettre ; cependant ce serait une consolation pour moi d'obtenir votre pardon ». La baronne était trop affectée pour répondre autrement que par un regard qui témoignait son assentiment ; Sant-Morin l'assura de son pardon, et le pria de composer ses esprits pour subir le sort qui l'attendait. « La paix, monsieur, n'est plus en mon pouvoir ; ma vie n'a été qu'un tissu de crimes et ma mort est accompagnée de remords inutiles. J'ai connu la vertu, mais j'ai préféré le vice. Je ne regrette point à présent d'être puni, parce que je l'ai mérité ». Le baron retomba sur son lit, poussa un profond soupir et expira. Ainsi se termina la vie d'un homme, qui aurait pu parvenir au bonheur de la vertu, mais dont les actions n'offrent que le tableau du crime.
La baronne, le comte et Laure quittèrent cette triste scène pour se retirer dans l'appartement de la première, où Osbert attendait leur retour avec la plus grande inquiétude. Quand il apprit la mort de Malcolm, la sévérité de sa justice se relâcha un peu, et son cœur aurait poussé un soupir de pitié, si le souvenir de son père n'était revenu à son esprit, et n'avait arrêté cette impulsion. « Je puis maintenant, madame », dit-il, en s'adressant à la baronne, « remettre entre vos mains une partie de ces possessions qui appartenaient autrefois à votre époux, et qui auraient dû être l'héritage de votre fils ; ce château désormais vous appartient, je le rends au propriétaire légitime ».
La baronne fut accablée du souvenir de ses services et ne put guères lui témoigner sa reconnaissance que par ses larmes. On fit venir le domestique, dont le baron avait fait mention pour être le confident de ses iniquités. Interrogé touchant l'enfant dont il avait été chargé, on n'en tira pas beaucoup de consolation ; car toutes les réponses qu'il fit furent qu'il avait, par ordre de son maître, porté l'enfant à une chaumière à l'extrémité de ses terres, où il l'avait remis entre les mains d'une femme qui l'habitait avec son mari. Il leur avait en même tems donné une somme d'argent, et fait une promesse qu'ils recevraient d'autres remises. Il avait pendant quelques années été ponctuel dans le paiement des sommes que le baron lui avait confiées ; mais à la fin il avait cédé à la tentation et se les était appropriées ; et s'étant quelques années après informé de ces gens-là, il avait appris qu'ils avaient abandonné l'endroit. La condition que la baronne mit à son pardon fut qu'il ferait les recherches les plus scrupuleuses pour découvrir les personnes auxquelles il avait confié le soin de son enfant. Elle se consulta ensuite avec ses amis sur les moyens les plus efficaces pour réussir dans cette recherche, et envoya aussitôt des messagers dans différentes parties du pays pour tacher d'obtenir des renseignemens.
La baronne se trouvait délivrée de l'oppression et de la captivité ; elle était réinstallée dans ses anciennes propriétés auxquelles étaient ajoutés tous les biens de Malcolm, ainsi que sa fortune personnelle ; elle se voyait environnée de ceux qu'elle aimait, et au milieu de gens dont elle était adorée ; cependant les crimes du baron avaient laissé dans son cœur un mélange de fiel qui remplissait d'amertume toutes les sources de son bonheur, et qui rendait sa vie triste et douloureuse.
Sant-Morin lui faisait alors des visites ; sa présence lui causait beaucoup de consolation, et Laure était souvent égayée par la conversation d'Osbert, auquel elle était fortement attachée et dont les fréquentes visites au château n'étaient dévouées qu'à elle et à l'amour.
La félicité de Maltida était alors aussi parfaite et aussi durable que cela est compatible avec la nature humaine. La mémoire de son mari était vengée, et son fils conservé pour faire la consolation de sa vieillesse. Le père de Laure avait toujours été l'ami de la maison d'Athlin, et sa délicatesse n'éprouvait aucune répugnance à l'alliance que proposait Osbert. Son bonheur était néanmoins imparfait : elle voyait la constante tristesse de sa fille, car l'amour minait sourdement le cœur de Marie, et résistait à tous ses efforts. La comtesse aurait voulu effectuer ce mariage avec Sant-Morin, qui, à ce qu'elle s'imaginait, rétablirait la paix dans le sein de sa fille, et assurerait son bonheur futur. Elle ne laissait échapper aucune occasion de plaider sa cause ; elle s'en acquittait cependant avec beaucoup de ménagement pour ne point choquer la sensibilité de Marie, qui ne répondait jamais que quelques mots, et qui ne pouvait souffrir une longue conversation sur ce sujet. Son refus constant d'écouter Sant-Morin fit enfin perdre toute espérance à la comtesse et la convainquit de l'inutilité de ses efforts. Elle jugea qu'il ne serait pas honnête de le nourrir d'un vain espoir, et elle fut forcée de dire à Osbert de le détromper sur cet article.
Depuis plusieurs mois la baronne faisait des recherches inutiles pour retrouver son fils ; elle n'en apprenait aucune nouvelle, on ne pouvait point découvrir les gens qui en avaient été chargés. Sa détresse était inexprimable. Enfin désespérant de réussir, elle était réduite à déplorer en secret la confiance facile qui avait pu l'abandonner à des êtres qui l'avaient trahi. Mais quoiqu'elle fût elle-même incapable de goûter le bonheur, elle ne voulait point en priver ceux qui en étaient susceptibles, et elle céda aux sollicitations d'Osbert, en plaidant sa cause auprès de Laure, pour accélérer leur union.
Osbert avait présenté la comtesse et Marie à la baronne et à sa fille, et une conformité de sentimens n'avait pas tardé à cimenter entre ces deux mères respectables une amitié durable. Marie et Laure n'étaient pas moins satisfaites l'une de l'autre. L'abattement de Sant-Morin en présence de la sœur du comte, témoignait la violence de sa passion, et aurait excité dans le sein de celle-ci quelque chose de plus que de la pitié si son cœur n'avait pas été préoccupé. Alleyn qui, par rapport à Marie, était restreint à ne point s'écarter des bornes de la pensée, errait solitairement dans le château d'Athlin, comme un spectre qui visite les lieux où est enseveli son bonheur. Sa prudence formait des résolutions que sa passion lui faisait à l'instant rejeter ; trompé par l'amour, quoique poursuivi par le désespoir, il différait constamment son départ, et l'illusion du jour était toujours l'illusion du lendemain. Attaché à ses vertus et reconnaissant ses services, le comte lui aurait volontiers accordé tous les honneurs, excepté le seul qui pouvait faire le bonheur de sa vie, et que sa fierté lui permettait d'accepter. Ses refus étaient néanmoins accompagnés d'une modestie si gracieuse, qu'ils étaient plutôt capables de concilier la bienveillance que d'offenser la générosité.
Dans une galerie qui était au nord du château, pleine de tableaux de famille était un portrait de Marie. Elle était peinte dans l'habit qu'elle portait le jour de la fête, lorsqu'elle fut amenée par le comte dans la salle, et présentée à Alleyn. La ressemblance était frappante et exprimait tous les charmes de l'original. Toutes les fois qu'Alleyn pouvait se dérober à l'observation, il se retirait dans cette galerie pour contempler le portrait de celle qui était toujours présente à son esprit. Là, il pouvait pousser ce soupir que réprimait sa présence, et répandre ces larmes auxquelles elle défendait de couler. Un jour qu'il était dans cet endroit, enseveli dans la tristesse, son oreille fut frappée des sons d'une agréable musique, qui paraissaient venir du fond de la galerie. L'instrument était touché avec une délicatesse extrême, et dans les douces ondulations de la voix qui flottait dans les airs, il distingua les paroles suivantes, qu'il se ressouvint être une ode composée par Osbert, et présentée à Marie, qui l'avait la veille mise en musique.
LE MATIN.