Le comte de Sant-Morin se promenait sur les remparts du château, enseveli dans ses pensées, lorsqu'Osbert s'approcha ; dont les pas lents et l'air décontenancé annonçaient à son cœur le rejet de sa demande. Il dit au comte que Marie ne sentait pas encore pour lui ces sentimens d'affection qui pouvaient justifier l'acceptation de ses offres. Cette information, quoiqu'elle affaiblît l'espoir du comte ne le détruisit pas tout-à-fait ; car il s'imagina que le tems et son assiduité pourraient encore réaliser ses désirs. Tandis que ces deux amis étaient appuyés sur les murs du château, engagés dans une conversation sérieuse, ils remarquèrent sur une colline voisine un nuage qui paraissait sur l'horizon, dont la couleur de poussière laissa apercevoir une lumière subite ; au même instant ils découvrirent l'éclat des armes, et une troupe armée parut successivement sur la colline et descendit dans la plaine. Osbert crut reconnaître la tribu du baron. C'était le baron lui-même qui s'avançait à la tête de ses vassaux, pour chercher cette vengeance qu'il n'avait pu jusqu'alors se procurer, et qui, déterminé à vaincre, avait amené avec lui une armée qu'il regardait comme plus que suffisante pour emporter d'assaut le château de son ennemi.

Malcolm avait retenu prisonnier le messager porteur du cartel, et avait en même-tems hâté ses préparatifs pour surprendre le château d'Athlin. La détention de son serviteur avait éveillé les soupçons du comte, et il avait pris des précautions pour prévenir les desseins de son ennemi. Il avait averti sa tribu de se tenir prête à repousser une attaque soudaine, et avait fortifié son château contre tout événement. Il envoya donc à la tribu les ordres nécessaires, arrangea son plan de défense, et se posta sur les remparts pour observer les mouvemens de l'ennemi. Sant-Morin, en armure, se tint à ses côtés. Alleyn, avec un parti, fut chargé de défendre la grande porte.

Le baron s'avança rapidement avec ses gens et cerna les murs du château. Tout, dans l'intérieur, était tranquille, tout annonçait la plus profonde sécurité, et le baron, certain de la victoire, comptait déjà sur le succès de son entreprise, quand il aperçut un homme qu'il ne reconnut pas à cause de son armure ; il le somma de se rendre, lui et son chef, aux armes de Malcolm. C'était Osbert lui-même qui lui répondit en lui décochant une flèche qui manqua le baron, mais qui perça un soldat de sa suite. Les archers, placés derrière les murailles, se montrèrent alors et firent pleuvoir sur lui une grêle de flèches ; en même-tems toutes les parties du château parurent garnies des soldats du comte, qui lancèrent sur les assaillans des piques et d'autres armes défensives avec une rapidité inconcevable. Le tocsin sonna et donna le signal à cette partie de la tribu postée en dehors ; elle fondit immédiatement sur l'ennemi, qui, étonné de cette attaque inattendue, eut à peine le tems de se défendre. Le cliquetis des armes retentit dans les airs avec les cris des vainqueurs, et les gémissemens des mourans.

La terreur qu'inspirait le baron, et qui était le principal mobile de l'obéissance de ses vassaux, fut dans ce moment surmontée par la surprise et la crainte de la mort ; ils abandonnèrent leurs rangs en grands nombres et s'enfuirent vers les montagnes voisines. En vain il s'efforça de rallier ses soldats et de les ramener à la charge, ils cédèrent à une impulsion plus forte que les menaces de leur chef, qui resta au pied des murailles avec moins de la moitié de ses gens. Le baron, étranger à la lâcheté, dédaignant la retraite, continua l'attaque. A la fin les portes du château s'ouvrirent, et un parti, à la tête duquel étaient Osbert et Sant-Morin, fit une sortie sur les assaillans. Ils se séparèrent pour chercher Malcolm ; mais leurs recherches furent également inutiles. Enfin Osbert, craignant qu'il ne s'introduisît dans le château par stratagême, retournait vers les portes lorsqu'il reçut un coup d'épée dans l'épaule. Son armure rompit la force du coup et il n'eut qu'une légère blessure. Il se tourna à l'instant pour faire face à l'ennemi et découvrit un homme du parti de Malcolm qui l'attaqua en désespéré. Le combat fut long et furieux ; une adresse et une valeur égale semblaient animer les combattans. Alleyn, ayant remarqué de son poste le danger du comte, vola à son assistance ; mais la crise était passée lorsqu'il arriva ; Osbert avait blessé son adversaire au côté et il tomba par terre. Il le désarma, et tenant son épée sur sa poitrine, lui dit de demander la vie. « Je n'ai point de grâce à demander », répondit Malcolm, dont le comte reconnut alors la faible voix : « Si j'en avais une, c'est la mort que je vous prierais de me donner. O! maudit soit… »

Il aurait voulu finir la phrase, mais le sang coulait abondamment de sa blessure et il s'évanouit. Le comte jeta son épée, appela ses gens, leur confia le soin du baron et leur ordonna de prendre possession du château de Dunbayne. Le reste de l'armée de Malcolm, ayant appris que son chef était mortellement blessé, avait abandonné les murailles. Les troupes d'Osbert s'avancèrent sans interruption, et prirent possession du château, sans rencontrer la moindre opposition.

On examina les blessures du baron lorsqu'il fut arrivé à Dunbayne, et l'opinion des chirurgiens fut incertaine. Son visage annonçait d'une manière sensible les tourmens de son ame ; il jeta avidement les yeux autour de l'appartement, comme s'il cherchait quelqu'un.

Après avoir plusieurs fois, inutilement, essayé de parler, il dit : « Ne me flattez pas des espérances de la vie ; je sens qu'elle me fuit avec rapidité ; mais pendant que j'ai encore le pouvoir de parler, faites-moi voir la baronne ». Elle vint et, se tenant suspendue sur son lit en silence et remplie d'horreur, elle reçut ces paroles : « Madame, je crains bien qu'il ne soit pas en mon pouvoir de réparer les torts que je vous ai faits. Dans le peu de momens qu'il me reste à vivre, permettez-moi de soulager ma conscience en vous découvrant mon crime et mes remords ». La baronne tressaillit, appréhendant la phrase qui allait suivre. « Vous aviez un fils ». « Eh bien qu'y a-t-il au sujet de mon fils? » « Vous aviez un fils, que mon ambition démesurée a voulu priver de son héritage et dont je vous ai fait croire la mort pendant votre absence ». « Où est mon enfant », s'écria la baronne? « Je n'en sais rien », reprit Malcolm, « je l'ai confié au soin d'un homme et d'une femme qui vivaient alors dans une partie éloignée de mes terres ; mais quelques années après, ils disparurent et je n'ai jamais depuis entendu parler d'eux. Je le fis passer pour un enfant trouvé que j'avais sauvé de la mort. Il n'y eut qu'un de mes domestiques qui fut instruit du secret ; je trompai les autres. Je vous dis cela, madame, afin de vous engager à faire des recherches et pour soulager les angoisses d'une conscience coupable. J'ai d'autres faits… » La baronne n'en put entendre davantage ; elle fut portée sans sentiment hors de l'appartement. Laure, effrayée de sa situation, fut informée de ce qui en était la cause, et sa tendresse filiale veilla sur elle avec l'attention la plus assidue.

Osbert, en quittant Malcolm, était retourné sur-le-champ au château ; il apporta le premier la nouvelle d'un événement qui probablement vengerait la mémoire de son père, et terminerait les malheurs de sa famille. La vue du comte et la nouvelle qu'il communiquait rendirent la vie à la comtesse et à Marie, qui pendant l'assaut s'étaient, pour plus de sûreté, retirées dans l'intérieur du château, et qui, durant le combat, avaient éprouvé toutes les terreurs dont leur situation était susceptible. Ils furent peu après rejoints par Sant-Morin et Alleyn, dont la conduite avait attiré l'attention du comte. Les joues de Marie se colorèrent au récit de cette nouvelle preuve de son mérite ; et Alleyn fut bien récompensé en observant son émotion. Il y avait dans le cœur d'Osbert un sentiment qui combattait l'orgueil de la naissance. Il aurait désiré récompenser les services et le noble courage de ce jeune homme par les vertus de Marie ; mais des préjugés invétérés faisaient taire cette impulsion de la reconnaissance, et effaçaient de son cœur les impressions de la vérité.

Le comte et Sant-Morin se hâtèrent alors de se rendre au château de Dunbayne, pour consoler la baronne et sa fille par leur présence. A mesure qu'ils s'en approchaient, le silence et la désolation des lieux annonçaient l'état de son seigneur ; ses soldats étaient entièrement dispersés, on n'apercevait que quelques sentinelles éparses devant la porte de l'Est, qui, n'ayant pas fait de résistance, y avaient été laissées par les troupes du comte. On ne voyait qu'un très-petit nombre des vassaux du baron, ce petit nombre était désarmé et offrait l'image de la grandeur déchue. En traversant la plate-forme, le souvenir du passé s'empara de l'esprit d'Osbert. Les angoisses qu'il y avait éprouvées, l'image de la mort qu'il avait devant les yeux et les circonstances ignominieuses qui accompagnaient sa destinée, la présence de Malcolm, puissant dans l'injustice et cruel dans le pouvoir, dont le visage exprimait par un affreux sourire le triomphe de la vengeance, pénétrèrent son cœur d'un trait perçant. Chaque circonstance de torture se présenta à son imagination sous les couleurs frappantes de la vérité ; il frémit en passant, et le contraste de la scène présente l'affecta vivement. Il vit le pouvoir inné et vigilant de la justice, qui parcourt toutes les circonstances de la vie comme un principe vital, et qui darde sur les hommes vertueux, à travers l'obscurité des actions humaines, les rayons de la félicité, et sur les coupables la lumière destructrice de l'éclair.

Ayant demandé la baronne, on leur dit qu'elle était dans l'appartement de Malcolm, qui touchait à sa fin. On annonça le comte Sant-Morin, et le baron ayant entendu son nom, désira de le voir. Louise sortit pour recevoir son parent avec toute la joie qu'une rencontre si désirable et si inespérée pouvait inspirer. En voyant Osbert, les larmes coulèrent en abondance de ses yeux ; et elle le remercia de ses soins généreux, d'une manière qui découvrit la profonde impression qu'avaient faite sur elle ses services. Le laissant, elle conduisit le comte à Malcolm, qui était sur un lit de repos, environné de toutes les horreurs de la mort.