L'étranger, depuis le moment où il avait vu l'aimable Marie, avait senti croître son admiration pour elle ; et cette admiration s'étant convertie en amour, il résolut d'instruire le comte de sa naissance et de sa passion. Dans ce dessein, il le tira un jour sur la terrasse du château, où ils pouvaient converser sans être interrompus, et, montrant la mer qui l'avait si récemment porté, remercia le comte d'avoir ainsi adouci les horreurs du naufrage, et les ennuis d'une terre étrangère, par sa généreuse hospitalité. Il l'informa qu'il était né en Suisse, où il possédait des biens considérables, d'où il prenait le titre de comte de Sant-Morin ; que des recherches importantes pour ses intérêts l'avaient attiré en Ecosse, où il devait débarquer dans un port du voisinage, lorsque le désastre auquel il venait d'échapper l'avait arrêté dans son dessein. Il raconta alors au comte qu'il avait entrepris ce voyage sur le bruit de la mort d'une parente, dont le décès le rendait héritier, en Suisse, de biens considérables ; que les revenus de ces biens avaient jusqu'ici été touchés au moyen d'une procuration qui, si le bruit se confirmait, ne devait plus être valide.
Le comte avait écouté ce récit dans le silence de l'étonnement, et il demanda avec émotion quel était le nom de la parente de M. Sant-Morin. « La baronne de Malcolm », répondit-il. Le comte leva les mains au ciel dans une espèce d'extase. Sant-Morin, surpris de son agitation, commença à craindre qu'il ne fût intéressé au bien-être de ses adversaires, et était fâché de lui avoir découvert l'affaire, lorsqu'il s'aperçut du plaisir qui brillait dans ses yeux. Osbert lui expliqua la cause de son émotion, en lui racontant ce qu'il savait de la baronne ; dans son récit il peignit le caractère de Malcolm avec les couleurs qu'il méritait. Il l'informa de la cause de son aversion pour le baron, et de l'histoire de sa captivité ; et lui confia aussi le cartel qu'il lui avait envoyé.
Sant-Morin fut rempli d'indignation ; mais Osbert lui persuada de suspendre pour quelque tems sa vengeance, et d'attendre les mouvemens de Malcolm.
Cette nouvelle avait causé tant de surprise à l'étranger et lui faisait éprouver des sensations si nouvelles, qu'il pensa oublier le principal objet de l'entrevue. S'étant néanmoins un peu remis, il découvrit sa passion et demanda permission au comte de se jeter aux pieds de Marie. Le comte écouta cette déclaration avec un mélange de plaisir et d'inquiétude ; le souvenir d'Alleyn l'attrista ; mais le désir d'un mariage convenable lui fit accepter les offres du comte de Sant-Morin, et il lui dit que son alliance ferait honneur à la première noblesse de sa nation. Il ajouta que si sa sœur avait pour lui les sentimens qu'il témoignait pour elle, il le recevrait dans sa famille avec toute l'affection d'un frère ; mais qu'il voulait connaître la situation de son cœur avant de lui permettre de lui déclarer sa passion.
Osbert, en rentrant dans le château, demanda où était Marie, qu'il trouva dans l'appartement de sa mère. Il leur raconta l'histoire du comte, sa parenté avec la baronne de Malcolm, l'objet de son voyage, et termina son récit en découvrant l'attachement de son nouvel ami pour Marie et ses offres d'alliance avec sa famille. Cette déclaration fit pâlir Marie ; les angoisses de son cœur ne lui permirent pas de parler ; elle baissa les yeux et fondit en larmes. Le comte lui prit tendrement la main et dit : « Mon aimable sœur me connaît trop bien pour douter de mon affection, ou pour supposer que je veuille l'influencer dans une affaire si essentielle à son bonheur, et dont son cœur doit être le principal guide. Rendez-moi la justice de croire que c'est comme ami que je vous fais connaître les offres du comte, et non pas comme directeur. C'est un homme, que, depuis le peu de tems que je connais, j'ai jugé digne d'une estime particulière. Il paraît avoir l'esprit noble, le cœur généreux, son rang est égal au vôtre, et il vous aime sincérement. Mais malgré tous ces avantages, je ne voudrais pas que ma sœur se donnât à l'homme qui n'a pas su intéresser son cœur ».
Marie éprouvait, dans ce moment, pour son frère les sentimens de la plus vive reconnaissance ; elle aurait voulu le remercier de la tendresse qu'il lui témoignait ; mais une variété d'émotions différentes combattaient dans son cœur et la privaient du pouvoir de la parole ; des larmes et un sourire, mêlés d'une douce tristesse, furent tout ce qu'elle put lui donner en échange. Il ne manqua pas de s'apercevoir que quelque cause secrète de douleur tourmentait son esprit, et il la pria de l'en instruire afin qu'il pût l'écarter. « Mon cher frère croira sans doute que sa tendresse… » Elle aurait voulu finir la phrase, mais les paroles expirèrent sur ses lèvres, et elle s'appuya sur le sein de sa mère, s'efforçant de cacher sa douleur, et pleura en silence. La comtesse ne connaissait que trop bien la cause du chagrin de sa fille ; elle avait été témoin des combats secrets de son cœur, que tous ses efforts n'avaient pu vaincre, ce qui rendait les offres de Sant-Morin rebutantes, et terribles à son imagination. Maltida savait compâtir à ses souffrances ; mais la tendresse maternelle étendait ses vues au-delà de ces maux momentanés, et lui faisait envisager le bien-être futur de sa fille, dans la perspective d'une longue suite d'années, elle la voyait mariée avec le comte, dont le caractère répandait le bonheur et la dignité de la vertu sur tout ce qui l'environnait ; elle recevait les remercimens de Marie pour l'avoir guidée vers ce trésor qui était alors en sa possession ; les regards innocens des enfans qui l'entouraient exprimaient leur reconnaissance par leurs doux sourires, et l'éclat de ce tableau rappelait à sa mémoire des tems qui ne reviendraient plus, et mêlait aux larmes du ravissement le soupir d'un tendre regret. La plus sûre méthode d'effacer cette impression qui menaçait de troubler sérieusement la tranquillité de son enfant, si elle continuait, et d'assurer constamment son bonheur était de l'unir au comte, dont l'amitié ne tarderait pas à gagner son affection, et à expulser de son cœur tout souvenir déplacé d'Alleyn. Elle résolut donc d'employer l'usage de la raison et la douce persuasion pour l'amener à ses fins. Elle savait que l'esprit de Marie était délicat et ingénu, facile à convaincre et ferme dans la poursuite de ce que son jugement approuvait ; et elle ne désespéra pas du succès.
Le comte désirait toujours connaître la cause de cette émotion qui l'affligeait. « Je suis indigne de votre sollicitude », dit Marie, « je ne puis résoudre mon cœur à se soumettre », « à se soumettre! — Pouvez-vous supposer que vos parens veuillent forcer votre cœur dans une affaire si essentielle au bonheur, à quelque chose qui répugne à ses sentimens? Si les offres du comte vous sont désagréables, dites-le moi, et je lui ferai réponse. Soyez persuadée que je n'ai point d'autre désir que celui de vous voir heureuse ». « Généreux Osbert! Comment puis je récompenser la tendresse d'un pareil frère? La reconnaissance me ferait accepter la main du comte, si mes sentimens ne m'assuraient pas que je serais malheureuse. J'admire son caractère, et j'estime sa bonté ; mais hélas! pourquoi vous le cacher? Mon cœur appartient à un autre — à un autre, dont les actions nobles et généreuses ont involontairement captivé sa sensibilité ; à un homme qui ignore encore qu'il est l'objet de mes attentions et qui ne le saura jamais ». L'idée d'Alleyn se présenta subitement à son esprit et il ne douta plus de celui qui avait captivé son cœur. « Mes propres sentimens », dit-il, « m'apprennent assez quel est l'objet de votre admiration, vous faites fort bien de ne pas oublier la dignité de votre sexe et de votre rang ; quoique je ne puisse m'empêcher de m'affliger avec vous de ce qu'un homme aussi méritant qu'Alleyn ne soit pas autorisé par la fortune à marcher dans la classe de la noblesse ». Au nom d'Alleyn, la rougeur de Marie confirma Osbert dans sa conjecture. « Mon enfant, dit la comtesse, ne renoncera pas à sa tranquillité pour un vain et ignoble attachement. Elle peut estimer le mérite par-tout où il se trouve ; mais elle se souviendra de ce qu'elle doit à sa famille et à elle-même, en contractant une alliance qui soutienne ou diminue l'ancienne grandeur de sa maison ».
« Les offres d'un homme qui paraît doué de tant d'excellentes qualités, et dont la naissance est égale à la vôtre, offrent une perspective trop flatteuse pour les rejeter précipitamment. Nous converserons par la suite plus amplement là-dessus ». « Vous n'aurez jamais sujet de rougir de votre fille, dit Marie, avec une fierté noble ; mais pardonnez-moi, madame, si je vous prie de ne jamais renouveler un sujet si pénible à ma sensibilité, et qui ne saurait produire aucun bien ; car je ne donnerai jamais ma main à celui qui ne possède pas mon cœur ». Ce n'était pas là le tems d'insister davantage ; la comtesse se désista pour le présent, et le comte quitta l'appartement en éprouvant un mélange de compassion et de contrariété. Il ne perdit cependant pas l'espérance que Marie ne consentît avec le tems, à recevoir les visites du comte, et il résolut de ne pas renoncer entièrement à son projet.
CHAPITRE X.
Malcolm donne l'assaut au château d'Athlin, il est repoussé et blessé à mort. — Prise du château de Dunbayne. — Malcolm, avant de mourir fait à la baronne et au comte Sant-Morin, l'aveu de ses crimes ; il déclare que c'est lui qui a enlevé son fils unique. Il lègue tous ses biens à la baronne. — Mort de ce chef. — Osbert rend à la baronne le château de son époux. — Recherches inutiles de celle-ci pour trouver son fils. — Amour de Sant-Morin pour Marie ; il la demande en mariage. — Refus de Marie. — Osbert se prépare à épouser Laure — Accident qui donne au comte des soupçons sur l'honneur d'Alleyn, et qui détermine celui-ci à quitter secrètement le château d'Athlin.