Le conflit d'une tendresse cachée et d'une indifférence affectée bannit la tranquillité du sein de Marie, et lui fit éprouver bien des chagrins. L'amitié et les honneurs que le comte accordait à Alleyn, qui résidait alors constamment au château, flattaient la fierté de son cœur ; mais hélas! ces distinctions ne servaient qu'à confirmer son admiration du mérite d'un homme qui avait déjà gagné ses affections, et fournissaient à celui-ci des occasions de montrer, sous des couleurs plus brillantes, les diverses perfections d'un cœur noble et généreux, et d'un esprit dont l'élégance naturelle ornait l'énergie de ses élans. Malgré les efforts de Marie, la langueur de la mélancolie se dérobait quelquefois de dessous le voile de la gaieté, et répandait sur ses beaux traits une expression intéressante. L'étranger n'y fut pas insensible, et cela ne servit qu'à changer l'admiration avec laquelle il l'avait d'abord regardée, en quelque chose de plus tendre et de plus puissant. La modeste dignité, avec laquelle elle exprimait ses sentimens, qui respiraient la bienveillance et la délicatesse la plus pure, toucha son cœur, et il sentit pour elle un intérêt qu'il n'avait jamais éprouvé.
Alleyn, dont le cœur, au milieu des anxiétés et du tumulte des scènes passées, n'avait cessé de soupirer pour l'image de Marie ; cette image que son esprit lui avait peinte avec tous les charmes de l'original, et dont les teintes délicates étaient encore adoucies et devenues plus intéressantes par les ombres de la mélancolie, dont l'absence et un amour sans espoir les avaient environnées, sentait, au milieu du loisir de la paix et des fréquentes occasions qu'il avait de contempler l'objet de son attachement, redoubler ses soupirs et le poids de sa douleur. En présence de Marie son front se couvrait d'une douce mélancolie ; il avait beau vouloir affecter une gaieté qui lui était étrangère. Marie s'aperçut de son changement ; et cette observation ne contribua pas à dissiper sa propre tristesse. Le comte remarqua aussi qu'Alleyn avait perdu beaucoup de sa gaieté accoutumée, et le plaisanta sur ce changement, mais il ne pensa pas à sa sœur.
Alleyn aurait voulu quitter un endroit si nuisible à sa tranquillité, il forma plusieurs fois la résolution de se retirer de ces murs, qui avaient pour lui une espèce de charme, et rendaient inefficaces tous ses souhaits et ses faibles efforts. Quand il ne pouvait plus voir Marie, il allait souvent sur la terrasse, au-dessus de laquelle étaient les fenêtres de ses appartemens, et il passait la moitié de la nuit à parcourir, en silence, une promenade qui lui donnait le triste plaisir d'être auprès de l'objet de son amour.
Maltida ayant envie d'interroger Alleyn sur quelques circonstances relatives aux derniers événemens, lui dit un jour de l'accompagner dans son cabinet ; en passant dans l'antichambre de la comtesse, il aperçut quelque chose à terre auprès de la porte par laquelle elle venait de passer, et l'ayant ramassé, il vit que c'était un bracelet auquel était attaché le portrait de Marie. Le cœur lui battit à cette vue ; la tentation était trop grande pour pouvoir y résister ; il le cacha dans son sein et continua son chemin. En sortant du cabinet il chercha, avec la plus grande impatience, un endroit où il pourrait contempler à loisir ce précieux portrait que le hasard lui avait mis entre les mains ; il le tira en tremblant de son sein, et contempla encore ce visage dont la douce expression avait imprimé dans son cœur les délicieuses palpitations de l'amour. Comme il le pressait contre ses lèvres avec une tendresse passionnée, des larmes de ravissement lui vinrent aux yeux, et son ardeur romanesque ne pouvait guère recevoir d'accroissement par la présence de l'objet aimé, dont les pas légers ne lui avaient pas permis d'entendre l'approche ; car se tournant tant soit peu, il aperçut non pas le portrait, mais la réalité! Surpris! confus! Le portrait lui tomba des mains. Marie, que le hasard avait conduite dans cet endroit, voyant l'agitation d'Alleyn, se préparait à se retirer, lorsque ce jeune homme dont le cœur était alors ouvert à toutes les tendres sensations, perdant dans la tentation du moment la crainte d'être dédaigné, et oubliant la résolution qu'il avait prise, de garder un silence éternel, se jeta à ses pieds et porta sa main vers ses lèvres tremblantes ; sa langue aurait bien voulu lui dire qu'il aimait, mais son émotion et le regard sévère de Marie l'en empêchèrent.
Elle se dégagea à l'instant avec l'air de la dignité offensée, et jetant sur lui un regard qui exprimait à la fois la colère et l'intérêt, elle se retira en silence. Alleyn resta immobile sur la place, suivant des yeux ses pas fugitifs, insensible à toute autre sensation qu'à celles de l'amour et du désespoir. Il était tellement absorbé dans la scène du moment qu'il doutait quelquefois de sa réalité. Il s'imaginait que quelque apparition trompeuse avait voulu le priver de la seule consolation qui lui restait, — celle de mériter et de posséder l'estime de l'objet aimé. Il quitta l'endroit dans les angoisses de la douleur, et dans son trouble il oublia le portrait.
Marie avait aperçu le bracelet de sa mère tomber de ses mains et n'était plus inquiète de son portrait ; mais le désordre qu'Alleyn lui avait causé lui avait fait oublier de lui demander. La comtesse s'étant aperçue de sa perte presqu'aussitôt qu'il eut quitté son cabinet, avait fait faire une recherche générale ; mais comme on ne l'avait pas retrouvé, ses soupçons étaient tombés sur lui. Le comte, qui passa peu après dans l'endroit qu'Alleyn venait de quitter, trouva la miniature. Ce dernier ne tarda pas à se souvenir du trésor qu'il avait laissé tomber et revint pour le chercher. Au lieu du portrait, il trouva le comte : une rougeur involontaire parut sur ses joues, et sa confusion informa Osbert d'une partie de la vérité ; celui-ci voulant savoir de quelle manière il se l'était procuré, lui présenta le portrait et lui demanda s'il le connaissait.
Alleyn était étranger à la dissimulation ; il avoua que l'ayant trouvé, il l'avait caché, cédant à l'impulsion de cette passion dont l'aveu ne serait jamais sorti de son cœur, s'il n'en avait été arraché par la circonstance actuelle.
Le comte l'écouta avec un mélange d'intérêt et de compassion ; mais l'orgueil de la naissance étouffa bientôt les tendres sentimens de l'amitié et de la reconnaissance, et éteignit la lueur d'espérance que cette découverte avait allumée dans le sein d'Alleyn. « Ne craignez pas, milord, lui dit-il, qu'un homme qui sacrifierait sa vie pour la défense de votre famille, soit capable de la dégrader. Jamais la passion qui brûle dans mon cœur ne sortira plus de ma bouche. Je vais me retirer de l'endroit où j'ai perdu ma tranquillité ». « Non, répliqua le comte, vous resterez ici ; je puis m'en rapporter à votre honneur. O! pourquoi m'est-il impossible de vous accorder la seule récompense digne de vos services et de votre mérite ». Sa voix faiblit, il se tourna pour cacher son émotion, et il se retira en éprouvant des souffrances presqu'aussi cruelles que celles d'Alleyn.
La découverte que Marie venait de faire n'était pas de nature à rétablir la tranquillité de son esprit. Chaque circonstance contribuait à l'assurer de la violente passion qui brûlait dans le cœur de celui que, malgré tous ses efforts, elle ne pouvait parvenir à oublier ; et cette conviction ne servait qu'à augmenter son amour, et conséquemment ses souffrances.
L'intérêt que l'étranger avait fait paraître et les intentions qu'il avait pour Marie n'avaient point échappé à Alleyn. L'amour lui avait fait apercevoir la passion qui s'élevait dans son cœur, et lui faisait présager que les vœux de son rival seraient couronnés de succès. Les paroles d'Osbert le confirmaient dans cette appréhension déchirante ; car quoique l'inégalité de rang ne lui eût jamais permis d'espérer, cependant il avait remarqué dans le discours du comte quelque chose de plus que l'orgueil de la naissance.