Le château d'Athlin ne fut plus qu'une scène de tumulte à la nouvelle de cet heureux événement ; les cours se remplirent de ceux de la tribu que leurs infirmités avaient empêchés de suivre leurs camarades au camp, et que le bruit du retour du comte, qui s'était répandu avec la rapidité d'un éclair, y avait attirés ; le vestibule retentit de toutes parts, et ces braves gens pouvaient à peine s'empêcher de se précipiter dans l'endroit où était leur chef, pour le féliciter de son évasion.

Quand les premiers transports de leur réunion furent passés, le comte présenta Alleyn à sa famille comme son ami et son libérateur, dont il ne pourrait jamais oublier, ni assez récompenser l'attachement et les services signalés. Ce tribut d'éloges accordé à Alleyn répandit sur les joues de Marie une rougeur expressive du plaisir et de la reconnaissance ; et l'approbation qui éclata dans ses yeux récompensa le jeune homme de sa générosité et de ses travaux. La comtesse le reçut comme le libérateur de ses deux enfans et raconta à Osbert l'aventure du bois. Le comte embrassa Alleyn, qui reçut les remercimens de la famille avec une modestie naturelle. Osbert n'hésita point de dire que le baron était l'auteur de ce complot ; son cœur brûlait du désir de venger les injures réitérées de sa famille, et il résolut de lui envoyer un cartel. Il considéra le renouvellement du siége comme un projet inutile ; et un cartel, quoique son adversaire en fut indigne, lui parut le seul moyen honorable qui lui restât de se venger. Il se garda bien d'en parler à la comtesse, sachant que sa tendresse s'opposerait à cette mesure, et éleverait des difficultés qui l'embarrasseraient, sans le détourner de son dessein. Il fit mention des malheurs de la baronne et de l'amabilité de sa fille, et il excita l'estime et la pitié de ses auditeurs.

Les clameurs des paysans pour voir leur seigneur, parvinrent alors jusqu'à l'appartement de la comtesse, et il descendit dans le vestibule, accompagné d'Alleyn, pour satisfaire leur empressement. Un cri de joie universel fit retentir les murs lorsqu'il parut. A la vue de ses fidèles vassaux le visage du comte rayonna de plaisir ; et les délices du moment lui donnèrent des preuves non équivoques des avantages d'un bon gouvernement. Impatient de témoigner sa reconnaissance, il introduisit Alleyn à la tribu, comme son ami et son libérateur, et offrit à son père une portion de terre, où il pourrait terminer ses jours dans la paix et dans l'abondance. Le vieil Alleyn remercia le comte de ses bontés, mais refusa de l'accepter. Il dit qu'il était attaché à sa chaumière, et qu'il jouissait déjà des aisances de la vie.

Le lendemain matin, un messager fut secrètement envoyé au baron avec un cartel de la part du comte. Ce cartel était conçu dans les termes de la plus haute indignation, il y était dit qu'il n'y avait que le manque de succès de tout autre moyen qui pût engager le comte à condescendre de combattre à armes égales le meurtrier de son père.

Le bonheur avait donc encore une fois reparu à Athlin. La conservation inattendue de ses deux enfans électrisait la comtesse. Le comte paraissait alors, pour quelque tems, en sûreté au sein de sa famille, et, quoique son impatience de venger les injures de ceux qui lui étaient les plus chers, et d'arracher des mains de l'oppression les belles prisonnières de Dunbayne, ne lui permît pas d'être tranquille, il affectait néanmoins une gaieté inconnue à son cœur, et tous les jours se passaient dans les fêtes et dans la joie.

CHAPITRE IX.

Tempête qui jette un vaisseau à la côte près du château d'Athlin. — Osbert et Alleyn sauvent plusieurs personnes de l'équipage. — Le comte reçoit au château un étranger qui se trouvait à bord. — Le comte découvre par hasard la passion d'Alleyn pour sa sœur. — Conséquences de cette découverte. — L'étranger devient amoureux de Marie, il découvre son rang et sa fortune et la demande en mariage. — Approbation de ses offres par le comte et par sa mère. — Marie avoue à son frère son amour pour Alleyn, et l'impossibilité où elle se trouve de donner sa main au comte de Sant-Morin.

Pendant une soirée orageuse, la comtesse était, avec sa famille, dans une chambre dont les fenêtres donnaient sur la mer. De soudaines bourasques agitaient les flots, et les vagues écumantes venaient se briser contre les rochers avec une fureur inconcevable, malgré la situation élevée du château, l'écume volait avec violence contre ses fenêtres. Le comte descendit sur la terrasse, qui était au-dessous, pour contempler la tempête. La lune, perçant par intervalles à travers les nuages, réfléchissait une faible lumière sur les eaux, blanchissait l'écume qui jaillissait de toutes parts, et donnait précisément assez de clarté pour rendre la scène visible. Les vagues se brisaient avec de profonds murmures sur les rivages éloignés, et les intervalles de calme entre les bruyantes bourasques remplissaient l'esprit d'une douce horreur. Le sublime de la scène avait plongé le comte dans la plus profonde méditation, lorsque la lune, sortant tout-à-coup d'un nuage épais, lui laissa entrevoir, à quelque distance, un vaisseau que la fureur des flots poussait vers la côte. Bientôt il entendit des signaux de détresse ; et peu après des cris de terreur et un mélange confus de voix furent apportés sur les ailes des vents.

Il quitta aussitôt la terrasse pour ordonner à ses gens de prendre des chaloupes, et d'aller au secours de l'équipage, car il ne doutait pas que le vaisseau n'eût fait naufrage ; mais la mer était si grosse que cela n'était pas praticable. Le bruit des voix cessa, et il conclut que les malheureux matelots étaient péris. Tout d'un coup les cris de détresse frappèrent de nouveau ses oreilles et furent encore perdus dans le tumulte de la tempête ; un moment après le vaisseau toucha sur le rocher qui était au-dessous du château ; il s'en suivit un cri universel. Le comte et ses vassaux volèrent au secours de l'équipage ; la fureur des vents était alors un peu abattue. Osbert, Alleyn et quelques autres, sautant dans une chaloupe, gagnèrent le navire, où ils sauvèrent une partie de l'équipage. Ces malheureux furent conduits au château où on leur donna généreusement toutes sortes de secours. Parmi ceux que le comte avait pris dans sa chaloupe était un étranger dont l'aspect majestueux et les manières annonçaient un homme de distinction ; il avait plusieurs domestiques, mais ils étaient étrangers et ignoraient la langue du pays. Il remercia son libérateur avec une noble franchise qui le charma. La comtesse et sa fille allèrent à leur rencontre dans le vestibule et reçurent cet étranger avec toute la compassion que son état leur avait inspiré. Il fut conduit dans la salle à manger, où la magnificence de la table démontrait l'hospitalité ordinaire de ses hôtes. Cet étranger parlait bien Anglais, et découvrait dans sa conversation l'esprit énergique et vigoureux d'un homme, qui connaissait le monde et les sciences ; et ses observations semblaient caractériser la bienveillance de son cœur. Le comte fut si content de son hôte qu'il le pressa de rester au château jusqu'à ce qu'il eût pu se procurer un autre vaisseau ; et l'étranger, également content du comte, et ne connaissant personne dans le pays, accepta son invitation.

De nouvelles craintes troublèrent encore la paix d'Athlin ; il y avait plusieurs jours que le messager envoyé à Malcolm était parti et il ne revenait pas. Il était pour ainsi dire évident que le baron, furieux de l'évasion de son prisonnier, et brûlant de trouver une victime, avait saisi cet homme et voulait bassement le faire servir à sa vengeance. Le comte résolut néanmoins d'attendre encore quelques jours pour voir quel serait l'événement.