Laure était muette, elle aurait voulu témoigner sa reconnaissance et craignait en même tems de découvrir son amour ; mais la douce timidité de ses yeux et la rougeur de ses joues dévoilaient le secret qui expirait sur ses lèvres. La baronne remarqua son désordre, et remerciant le comte des services qu'il voulait bien leur offrir, refusa de les accepter. Elle le pria de ne plus exposer sa tranquillité et celle de sa famille, en tentant une entreprise accompagnée de tant de dangers et qui pourrait lui coûter la vie. Les argumens de la baronne ne furent point capables de persuader Osbert ; il plaida sa cause avec tant de chaleur, et insista avec tant de force sur la nécessité d'une prompte décision à cause de son prochain départ, qu'elle cessa de s'opposer à son dessein, et le silence de Laure témoigna son approbation. Après un tendre adieu et les souhaits les plus sincères pour sa sûreté, le comte quitta les appartemens plein des plus vives espérances.
Cependant Malcolm avait été instruit du projet de son évasion, et s'était occupé des moyens de la prévenir. La sentinelle avait communiqué sa découverte à quelques-uns de ses camarades, qui, n'ayant point assez de vertu ou assez de courage pour quitter le service du baron, voulaient obtenir sa faveur, et ne manquèrent pas de saisir une si belle occasion d'accomplir leur dessein. Ils communiquèrent donc à leur chef les informations qu'ils avaient reçues.
Celui-ci, voulant cacher qu'il était instruit de l'affaire, afin de surprendre ceux de la tribu qui devaient venir au devant du comte, avait souffert qu'Edmund retournât au poste de la prison, où il avait secrètement placé les délateurs, et avait pris toutes les autres précautions nécessaires pour intercepter leur fuite, en cas qu'ils parvinssent à éluder la vigilance de ces argus, ainsi que pour s'assurer de ceux qui s'approcheraient du château dans l'espoir d'y rencontrer leur chef. Cela fait, il se croyait dans la plus grande sécurité, et assuré de triompher de ses ennemis en les prenant ainsi dans leurs propres filets.
Après bien des momens d'impatience du côté d'Alleyn et d'attente du côté du comte, la nuit dont dépendait l'événement de toutes leurs espérances arriva. Il fut convenu qu'Alleyn, avec quelques soldats choisis, attendrait l'arrivée du comte dans la caverne où aboutissait le passage souterrain. Ce jeune homme n'avait quitté Jacques que dans l'agitation la plus violente et revint dans sa tente pour remettre un peu ses esprits.
La nuit était alors au milieu de sa course. Un profond silence regnait dans tout le château de Dunbayne, lorsqu'Edmund, tirant doucement les verroux de la porte de la prison, appela le comte. Celui-ci s'élança en avant, ouvrit aussitôt le panneau, qu'ils refermèrent après eux, afin d'éviter d'être découverts, et après avoir traversé à pas tremblans les appartemens froids et silencieux qui étaient devant eux, ils descendirent par le grand escalier dans la salle, dont la faible lumière de la torche qu'Edmund avait à la main ne servait qu'à faire voir l'étendue et la désolation, et dont les voûtes sonores répétaient leurs pas incertains. Après plusieurs détours ils descendirent dans les caves ; en traversant leur affreuse longueur, ils s'arrêtèrent souvent pour prêter l'oreille au sifflement des vents qui s'engouffrant dans les passages semblaient annoncer le bruit et l'alarme d'une poursuite. Ils parvinrent enfin à l'extrémité des caves, où Edmund chercha une trappe ensevelie dans la terre et dans la boue ; l'ayant trouvée, ils la levèrent avec peine ; car il y avait long-tems qu'elle n'avait été ouverte ; d'ailleurs le fer dont elle était couverte la rendait extrêmement pesante. Ils entrèrent et, laissant retomber la trappe après eux, ils descendirent un escalier étroit qui les conduisit à un passage tortueux que fermait une porte donnant sur la grande avenue par où Alleyn s'était échappé. Ayant gagné cette avenue, ils marchèrent alors avec confiance ; car ils n'étaient pas fort éloignés de la caverne où Alleyn et ses compagnons attendaient leur arrivée. Le cœur de ce jeune homme battait alors de joie, car il aperçut une faible clarté sur les murs de l'avenue et il crut entendre les pas redoublés de quelqu'un qui s'approchait. Impatient de se jeter aux pieds du comte, il entra dans le souterrain. La lumière réfléchissait plus fortement sur les murs ; mais une pointe du rocher dont la projection formait un détour, l'empêchait d'apercevoir les personnes qu'il cherchait avec tant d'ardeur. L'approche du bruit des pas était alors sensible et Alleyn en gagnant le rocher tourna subitement sur trois soldats du baron. Ils le firent à l'instant prisonnier. L'étonnement le priva pour un moment de toute autre sensation ; pendant qu'ils le conduisaient, cet affreux revers le pénétra de douleur, et il fut persuadé que le comte avait été arrêté et reconduit dans sa prison.
Comme il marchait en faisant cette réflexion, une lumière parut à quelque distance, venant d'une porte qui donnait sur l'avenue, et découvrit deux hommes qui, les ayant aperçus, se retirèrent précipitamment et fermèrent la porte après eux. Deux des soldats quittant Alleyn poursuivirent les fuyards et disparurent. Alleyn se trouvant seul avec un soldat, profita de l'occasion et fit un effort désespéré pour recouvrer son épée. Il réussit, et la vivacité de l'attaque lui procura aussi celle de son antagoniste, qui tomba à ses pieds et lui demanda la vie. Le jeune homme la lui accorda. Le soldat reconnaissant et craignant la vengeance du baron, désira fuir avec lui et s'enrôler à son service. Ils quittèrent ensemble le souterrain. En rentrant dans la caverne, Alleyn n'y trouva plus ses amis, qui, ayant entendu le cliquetis des armes et les voix menaçantes des soldats, s'étaient doutés de ce qui lui était arrivé, et craignant d'être accablés par le nombre, avaient fui pour éviter la même catastrophe. Alleyn retourna à sa tente confondu et désespéré. Tous les efforts qu'il avait faits pour la délivrance du comte avaient été sans succès ; et ce projet, sur lequel était fondée sa dernière espérance, avait été détruit au moment où il croyait le voir réussir. Il se jeta par terre et, perdu dans ses réflexions, il ne s'aperçut qu'on ouvrait les rideaux de sa tente, que lorsqu'il entendit un bruit subit. Il regarda et aperçut le comte. La terreur le retint à sa place et il crut, pendant un moment, à la tradition des visions de son pays. Cependant la voix bien connue d'Osbert ne tarda pas à le détromper, et l'ardeur avec laquelle il embrassa ses genoux, le convainquit que ce n'était point un songe.
Les soldats, dans l'ardeur de la poursuite, n'avaient point aperçu la porte par où Osbert s'était retiré, et en avaient pris une autre au-dessous, qui, après les avoir engagés dans des recherches inutiles par divers passages tortueux, les avaient conduits dans un endroit écarté du château d'où ils étaient enfin sortis avec beaucoup de difficulté et après avoir perdu un tems considérable. Le comte, qui avait rétrogradé à la vue des soldats, s'était efforcé de regagner la trappe ; mais lui et Edmund avaient fait d'inutiles efforts pour la r'ouvrir. Forcé de faire face au danger qui les menaçait, le comte avait pris l'épée de son compagnon, résolu de renverser ses adversaires et d'effectuer sa sortie ou de périr et de mettre fin à ses maux. Dans cette intention il s'avança intrépidement dans le passage, et arrivé à la porte, il s'arrêta pour découvrir les mouvemens des soldats : tout était tranquille. Après être resté quelque tems dans cette attitude, il ouvrit la porte, examina d'un œil tout-à-la-fois ferme et inquiet, la longueur de l'avenue qu'éclairait la torche et n'aperçut aucun être vivant. Il s'avança avec précaution vers la caverne, s'attendant à chaque instant à voir sortir les soldats de quelque cachette pour fondre sur lui. Il y parvint néanmoins sans interruption ; et surpris de sa délivrance inattendue, il se hâta avec Edmund de rejoindre ses fidèles vassaux.
Les soldats qui gardaient la prison, ne connaissant d'autre issue par où le comte pouvait s'échapper que la porte où ils étaient postés, avaient laissé entrer Edmund dans l'appartement sans se douter de rien. Ils furent long-tems à s'apercevoir de leur erreur ; surpris de ce qu'il ne revenait point, ils ouvrirent la porte de la prison, et demeurèrent stupéfaits de n'y trouver personne. Ils examinèrent les portes et les trouvèrent comme à l'ordinaire ; ils visitèrent tous les coins de l'appartement ; mais ils ne découvrirent point le panneau mouvant, et après avoir terminé leurs recherches sans pouvoir s'imaginer par où le comte avait quitté sa prison, ils furent saisis de terreur, attribuèrent son évasion à un pouvoir surnaturel et alarmèrent immédiatement le château. Le baron éveillé par le bruit, fut informé de ce qui était arrivé, et, soupçonnant l'intégrité de ses gardes, monta lui-même dans les appartemens ; les ayant examinés sans avoir découvert par où Osbert avait pu s'échapper, il n'hésita plus à prononcer que les sentinelles étaient complices de l'évasion du comte. La frayeur naturelle qu'ils firent paraître fut regardée comme un artifice, et ils furent déclarés traîtres et punis comme tels. On les jeta dans le cachot du château. On envoya sur le champ des soldats à la poursuite des fuyards ; mais le tems qui s'était écoulé avant que les sentinelles fussent entrées dans la prison, avait procuré au comte la facilité de s'évader. Quand la certitude de la fuite fut communiquée au baron, toutes les passions qui rendent l'homme misérable, se réunirent pour le tourmenter ; et sa fureur portée au comble n'offrit à son esprit que les images les plus terribles de la vengeance.
La baronne et Laure que le tumulte avait éveillées, avaient été dans de grandes appréhensions pour le comte, jusqu'à ce qu'elles furent informées de la cause du désordre universel : leurs espérances et leur joie ne tardèrent pas à être confirmées ; car elles furent peu de tems après instruites des recherches inutiles des soldats.
Le dernier jour de l'époque fixée par la comtesse pour envoyer sa réponse était arrivé et elle n'avait point entendu parler d'Alleyn, car celui-ci occupé de projets dont l'événement avait jusqu'alors été indécis, n'avait encore pu rendre aucun compte. Tout espoir de la délivrance du comte paraissait évanoui, et dans l'amertume de son cœur, la comtesse se préparait à donner la réponse qui devait livrer sa malheureuse fille au meurtrier de son époux. Marie qui affectait un courage au-dessus de ses forces, tâchait d'adoucir la rigueur des souffrances de sa mère ; mais ses efforts étaient inutiles, elles défiaient tous les pouvoirs de la consolation. Elle signa le fatal accord ; mais elle attendit jusqu'au dernier moment pour le remettre entre les mains du messager. Il était néanmoins nécessaire que le baron le reçût le lendemain matin, de peur que l'impatience ne le portât à mettre le comte à mort à l'expiration du délai. Elle envoya donc chercher le messager, qui était un vétéran de la tribu, et lui remit le message avec une extrême agitation ; la douleur la suffoqua, elle fut incapable de lui parler ; il attendait ses ordres lorsque la porte s'ouvrit et le comte et Alleyn se jetèrent à ses pieds. Elle poussa un cri perçant et tomba sur sa chaise. Marie, en croyant à peine ses yeux, s'efforçait de modérer le torrent de joie qui se précipitait vers son cœur et menaçait de le briser.