Le comte retourna à sa place, triste et désolé, en proie à toute l'amertume d'un espoir trompé ; il oublia l'endroit où il était, et l'heure avancée de la nuit, lorsque la baronne lui rappela le danger de rester plus long-tems ; il lui dit alors un triste bon soir, et s'avançant respectueusement vers Laure, il pressa tendrement sa main contre ses lèvres, et se retira dans sa prison.
CHAPITRE VIII.
Edmund entre dans la prison d'Osbert et l'informe du projet de ses amis. — Consternation de la comtesse et de Marie qui ne reçoivent aucune nouvelle d'Alleyn. — Le comte fait ses adieux à la baronne et à Laure, et déclare son amour à cette dernière. — Joie qu'éprouvent ces dames en apprenant la probabilité de l'évasion d'Osbert. — Malcolm est instruit du projet d'évasion du comte, il prend des mesures pour l'empêcher et pour s'emparer de ceux de ses vassaux qui le seconderaient dans cette entreprise. — Prise d'Alleyn ; sa délivrance. — Fuite du comte. — Fureur de Malcolm en apprenant cette évasion. — Arrivée du comte au château d'Athlin. — Joie que cause cette arrivée. — Alleyn reçoit les remercimens de la famille. — Le comte envoye secrètement un cartel au baron Malcolm.
Osbert venait d'ouvrir le panneau et entrait dans sa chambre, quand à la faible lueur du feu il aperçut indistinctement la figure d'un homme, et entendit au même instant le bruit d'une armure. La surprise et l'horreur le glacèrent d'effroi ; il s'arrêta et fut quelques momens indécis s'il devait avancer ou reculer. Un silence terrible suivit ; la personne qu'il croyait avoir vue disparut dans l'obscurité de l'appartement ; le bruit d'armes cessa, et il commença à croire que ce qu'il avait vu et entendu n'était que la vision d'une imagination malade, que l'agitation de ses esprits, la solemnité de l'heure et la désolation du lieu avaient enfantée.
Les articulations d'une voix inconnue vinrent alors frapper doucement son oreille ; elles parlaient d'auprès de lui. Il fit un saut en avant et saisit l'acier d'une armure, tandis que le bras qu'elle renfermait faisait tous ses efforts pour se dégager. « Malheureux », s'écria Osbert, parle, qui es-tu? le feu jetant alors un éclat de lumière lui laissa apercevoir un soldat du baron. Son agitation l'empêcha, pendant quelque tems, de remarquer que le visage de cet homme annonçait plus de peur que de dessein de nuire ; mais ses appréhensions firent place à la surprise, lorsqu'il apperçut le soldat à ses pieds. C'était Edmund qui était entré dans la prison, sous prétexte d'y apporter du bois, mais en effet pour conférer avec Osbert. Quand le comte eut appris qu'il venait de la part d'Alleyn, il fut pénétré de la plus vive reconnaissance envers ce généreux jeune homme, dont le zèle et l'activité ne s'étaient jamais ralentis depuis le moment où il s'était engagé dans sa cause. On peut juger de ses transports lorsqu'il fut instruit des projets que l'on formait pour sa délivrance. La circonstance qui avait presque fait perdre toute espérance à ses amis ne l'effraya pas puisque la découverte de la porte secrète, avec l'assistance d'un guide à travers les avenues souterraines du château, lui offrait un moyen certain de s'évader. Edmund connaissait bien tous ces passages tortueux.
Le comte l'informa de la découverte du faux panneau, lui dit d'apprendre cette heureuse nouvelle à Alleyn, et de se préparer, le premier jour qu'il serait de garde à la prison, à l'aider dans son évasion. Edmund connaissait les appartemens qu'Osbert venait de lui décrire, ainsi que le grand escalier qui conduisait à une partie du château depuis long-tems abandonnée, et d'où il était facile de passer, sans être découvert, dans les caves qui communiquaient aux passages souterrains du rocher.
Alleyn entendit avec transport le rapport de Jacques et il eut envie de partir sur-le-champ pour le château d'Athlin, afin de dissiper le chagrin de ses habitans ; mais considérant que son absence subite du camp pourrait donner des soupçons et faire découvrir leurs projets, il renonça à son premier mouvement, et céda malgré lui à la dure nécessité qui condamnait la comtesse et Marie aux horreurs de l'incertitude.
Cependant la comtesse dont le dessein, fortifié par la ferme résolution de Marie, n'avait point été ébranlé par le message du comte qu'elle ne regardait que comme l'effet d'une impulsion momentanée, voyait avec la plus vive inquiétude l'approche de ce jour malheureux qui devait décider du sort de ses enfans. Elle ne recevait aucune nouvelle du camp, aucune parole de consolation de la part d'Alleyn ; et la confiance qui avait jusqu'ici soutenu son existence était prête à faire place au plus affreux désespoir. Marie tâchait de donner à sa mère cette consolation dont elle avait elle-même un égal besoin ; elle s'efforçait par le courage avec lequel elle se résignait d'adoucir la rigueur des souffrances qui menaçaient la comtesse ; et elle contemplait l'approche de la tempête avec le sang-froid d'un esprit qui ne connaît rien au-dessus de la vertu ; mais en vain faisait-elle tous ses efforts pour écarter Alleyn de sa pensée ; sa conduite noble et désintéressée excitait en elle des émotions qui ébranlaient son courage et qui lui rendaient plus pénible le sacrifice qu'elle allait faire.
Brûlant du désir d'informer la baronne de sa prochaine délivrance, de l'assurer de ses services, de dire adieu à Laure, et de saisir la dernière occasion qu'il aurait peut-être jamais de lui déclarer son admiration et son amour, le comte se hâta de se rendre de nouveau dans les appartemens de ces dames infortunées. La baronne éprouva un vrai plaisir en apprenant la probabilité de son évasion ; et Laure, dans la joie qu'elle ressentit, oublia les chagrins de sa propre situation, elle oublia ce que son cœur ne tarda pas à lui rappeler, qu'Osbert allait quitter le lieu de sa détention, et que vraisemblablement elle ne le reverrait plus. Cette pensée répandit une ombre subite sur ses traits et leur redonna cette teinte de mélancolie qui ne les quittait presque jamais. Le comte remarqua ce changement momentané, et son cœur lui dit de saisir cette occasion.
« Ma joie est mêlée d'amertume, dit-il, car au milieu de la félicité de ma délivrance prochaine, je ne quitte pas ma prison sans éprouver des regrets cuisans, regrets qu'il est peut-être inutile de faire connaître, mais que ma sensibilité ne me permet pas actuellement de cacher. Je laisse dans ces murs que je quitte avec allégresse un cœur pénétré de la plus tendre passion ; un cœur qui, tant qu'il aura un souffle de vie, portera l'empreinte de l'image de Laure ; si j'avais l'espoir qu'elle n'est point insensible à mon attachement, je m'en irais en paix et défierais tous les obstacles. Mais fussé-je même certain qu'elle est indifférente à mon amour, si elle daigne accepter mes services, je me fais fort de la délivrer, ou de périr dans l'entreprise ».