La voix fut interrompue et perdue dans des soupirs ; les cordes du luth rendirent des sons aigus, et un moment après il régna un profond silence. Il s'avança vers l'endroit d'où étaient partis ces sons, et à travers une porte qu'on avait laissée entr'ouverte, il aperçut Marie appuyée sur son luth et fondant en larmes. Il resta quelque tems immobile, plongé dans l'admiration, sans en être remarqué ; mais un soupir qui lui échappa, la rappela à elle-même ; elle leva les yeux et aperçut l'objet de ses chagrins secrets. Elle se leva en désordre ; la rougeur de son visage trahit son cœur, et elle fuyait à la hâte la présence d'Alleyn resté à l'entrée de la chambre, le désespoir dans l'ame, lorsqu'elle fut rencontrée par son frère qui entrait par la porte par où elle voulait sortir ; elle avait les yeux rouges à force de pleurer : il lança sur elle un regard de surprise et de mécontentement, et passa dans la galerie, où il fut suivi d'Alleyn alors sorti de sa transe. « Je m'attendais à une autre conduite de votre part, » lui dit le comte ; « je comptais sur votre parole, et vous m'avez trompé. » « Veuillez m'entendre, milord, répliqua le jeune homme, je n'ai jamais abusé de votre confiance ; ayez la complaisance de m'entendre. » « Je ne puis actuellement, répondit Osbert, mon tems est précieux ; je vous entendrai dans un autre moment. » En prononçant ces mots, il sortit avec un air de hauteur qui pénétra Alleyn jusqu'à l'ame. Celui-ci dédaigna de le suivre, et d'insister davantage pour se justifier. Il fut alors complètement malheureux. Le même accident qui lui avait dévoilé le cœur de Marie, et toute l'étendue de ce bonheur que le sort lui refusait, lui arrachait tout espoir. Le même accident avait exposé la délicatesse de celle qu'il aimait à un choc cruel, fait soupçonner son honneur, et l'avait exposé à un reproche sensible de la part d'un homme dont il s'efforçait de captiver la bienveillance, et pour la sûreté duquel il avait souffert la captivité et affronté la mort.

Marie avait quitté sa chambre dans l'affliction et la perplexité ; elle s'était aperçue de la méprise de son frère et en était accablée ; elle aurait bien voulu le détromper, mais il était allé au château de Dunbayne rendre une de ces visites préparatoires à son mariage, d'où il ne revint que le soir. La scène dont il avait été témoin le matin lui avait causé la plus violente agitation ; il connaissait la passion mutuelle qui enflammait le cœur d'Alleyn et celui de sa sœur ; il les avait surpris dans un appartement écarté ; il avait remarqué l'air tendre et pensif du jeune homme, et les larmes et le désordre de Marie ; et dans le premier moment il n'avait pas hésité de croire que l'entrevue était concertée. Dans la chaleur de son mécontentement, il avait rejeté l'explication d'Alleyn avec une hauteur que cette scène était seule capable d'exciter, et que rien ne pouvait excuser que l'illusion qui en avait été la cause. Cependant, après avoir plus mûrement réfléchi, il se représenta la délicatesse et la noble fierté de sa sœur, ainsi que l'intégrité d'Alleyn, et il s'accusa de trop de précipitation. Les services signalés de ce jeune homme s'offrirent à son esprit ; il se repentit de l'avoir traité avec tant de rigueur. A son retour, il le fit demander pour entendre son explication et pour adoucir l'âpreté de sa dernière conduite.

CHAPITRE XI.

Osbert est dangereusement blessé dans les souterrains du château en poursuivant des étrangers suspects. — Détresse de sa famille et de Laure. — Une fièvre violente le met à l'article de la mort. — Ses derniers adieux à Laure. — Alleyn est violemment soupçonné d'être l'assassin du comte. — Toutes les recherches faites pour le trouver sont inutiles. — Guérison du comte. — Préparatifs pour son mariage. — Départ de Sant-Morin. — Enlèvement de Marie.

On ne trouvait Alleyn nulle part. Le comte alla lui-même à sa recherche, mais il n'eut pas plus de succès. Comme il revenait de la terrasse, chagrin et inconsolable, il remarqua deux individus qui la traversaient à quelque distance devant lui, et la sombre lueur de la lune lui laissa apercevoir que ces gens n'étaient point du château. Il appela. Ils ne lui firent aucune réponse ; mais au son de sa voix redoublèrent le pas, et se perdirent presque au même instant dans l'obscurité des remparts. Surpris d'une aventure si étrange, le comte s'avança à la hâte, et s'efforça de suivre la route qu'ils avaient prise. Il marcha en silence, mais il n'entendit aucun son pour diriger ses pas. Quand il arriva à l'extrémité du rempart, qui formait l'angle du nord du château, il s'arrêta pour examiner le terrain et pour écouter si quelque chose remuait. Rien, tout était tranquille. Après être demeuré quelque tems à examiner le rempart, il entendit quelqu'un dont la voix lui était inconnue, parlant bas et d'une manière cachée, mais il ne put distinguer le sujet de la conversation. Cette voix sembla s'approcher de l'endroit où il était. Il tira l'épée et épia en silence tous les mouvemens. Plusieurs individus s'avancèrent, s'arrêtèrent tout court, tournèrent ensuite, et firent un long examen du bâtiment. Ils conversaient à voix basse ; mais le comte comprit par la violence de leurs gestes et la précaution de leurs démarches qu'ils méditaient quelque dessein préjudiciable à la paix du château. Après avoir terminé leur examen, ils tournèrent encore une fois vers l'endroit où il s'était posté ; l'ombre d'une tourelle l'empêchait d'être vu, et ils continuèrent leurs approches jusqu'à ce qu'ils fussent à une très-petite distance de lui ; ils passèrent ensuite à travers une arche en ruines, et se perdirent à travers les détours obscurs du bâtiment. Etonné de ce qu'il venait de voir, Osbert se hâta de regagner le château d'où il détacha quelques-uns de ses gens à la poursuite des inconnus ; et il alla avec quelques domestiques à l'endroit où ils avaient disparu. Ils entrèrent sous l'arche qui conduisait à une partie ruinée de château ; ils suivirent sur un pavé rompu les restes d'un passage, fermé par une porte basse, presque imperceptible à cause du lierre épais qui la couvrait. Ayant ouvert cette porte, ils descendirent un petit escalier qui conduisait sous le château, si étroit et si brisé que la descente était extrêmement difficile et dangereuse.

L'humidité des vapeurs long-tems enfermées éteignit leur lumière, et ils restèrent dans les ténèbres les plus épaisses, en attendant qu'un des leurs allât à la partie habitée du bâtiment pour rallumer la lampe. Tandis qu'ils attendaient en silence le retour de la lumière, on entendait distinctement respirer par intervalles près de l'endroit où ils étaient. Les domestiques éprouvaient la plus grande frayeur ; et le comte lui même n'était pas trop rassuré. Ils gardèrent le plus profond silence, prêtant une oreille attentive, lorsque le son de quelques pas les fit tressaillir. Le comte cria : qui va là? Personne ne lui répondit ; l'écho profond répéta seul les sons de sa voix. Ils firent du bruit avec leurs épées, et s'avancèrent ; mais les pas parurent s'éloigner. Le comte s'élança en avant et saisit la personne qui fuyait. Il s'ensuivit un petit combat ; mais Osbert, plus fort que son antagoniste, l'avait presque renversé, lorsqu'il se sentit percé au côté par la pointe d'une épée, il lâcha prise et tomba par terre. Ses domestiques qui n'avaient pu les suivre, arrivèrent alors : mais les assassins avaient effectué leur retraite car on n'entendit leurs pas qu'à une distance fort éloignée. Ils s'efforcèrent de relever le comte qui était sans connaissance ; mais ils ne savaient comment le tirer de ce lieu d'horreur : car ils étaient encore dans la plus profonde obscurité. Dans cet état cruel chaque moment paraissait un siècle. Quelques-uns essayèrent de retrouver le chemin de la porte, mais les ténèbres et les ruines du lieu détruisirent leurs efforts. A la fin la lumière parut et laissa voir Osbert insensible et baigné dans son sang. Il fut transporté au château, où l'on peut aisément se figurer l'horreur de la comtesse, lorsqu'elle le vit dans cette situation. A force de secours on le rappela à la vie ; sa blessure fut examinée et trouvée dangereuse ; on le porta dans un lit avec de bien faibles espérances de guérison. Lorsque Maltida fut informée de cette aventure, son étonnement ne fut pas moins grand que sa douleur. Toutes ses conjectures sur les desseins et l'identité de l'assassin se perdirent dans le vague. Elle ne savait à qui imputer ce forfait, ni imaginer aucun moyen qui pût conduire à la découverte d'un complot si mystérieux. Les individus qui avaient continué la poursuite, dans les souterrains, revinrent alors rendre compte à la comtesse. Tous les réduits les plus cachés du château et du rempart avaient été scrupuleusement examinés, et l'on n'avait trouvé personne. Ce qui augmentait encore le mystère de cet attentat, était la manière extraordinaire avec laquelle les inconnus s'étaient évadés.

Marie veillait son frère dans les transes les plus cruelles, elle tâchait néanmoins de cacher ses appréhensions pour ne point faire perdre toute espérance à sa mère. La comtesse s'efforçait de se résigner à l'événement, avec une espèce de courage désespéré. Il y a un certain degré de malheur, au delà duquel l'esprit devient indifférent et acquiert une sorte de calme artificiel. Un excès de souffrances tue, pour ainsi dire, les pouvoirs vitaux de la sensibilité, et par une conséquence naturelle détruit son propre principe. Il en était ainsi de Maltida, une longue suite d'épreuves l'avait réduite à un état affreux de tranquillité, qui suivit le premier choc de l'événement actuel. Il n'en était pas de même de Laure ; ignorant encore le malheur, et remplie d'espérances, elle vit la félicité qu'elle était prête à atteindre, s'éloigner d'elle avec toute la chaleur d'une sensibilité qui n'avait pas encore été émoussée par les rigueurs de la contrariété.

Lorsqu'elle apprit la nouvelle de l'état du comte, elle fut plongée dans la douleur la plus affreuse, et éprouva dans le silence les angoisses les plus terribles. Sant-Morin vint aussitôt voir Osbert, mais son propre chagrin lui déchirait le cœur, et il était hors d'état de donner aux autres cette consolation dont il avait lui-même besoin.

Une fièvre, occasionnée par les blessures, ajouta au danger du comte, et au désespoir de sa famille. Pendant tout ce tems-là Alleyn n'avait point paru au château ; et son absence, dans une pareille circonstance, éleva dans le sein de Marie une variété de craintes désespérantes. Osbert le demanda et désira de le voir. Le domestique, envoyé à la chaumière de son père, apporta la nouvelle qu'il y avait quelques jours qu'on ne l'avait vu, et que personne ne savait où il était allé. La surprise fut universelle ; mais les effets qu'elle produisit furent différens et contraires. Un étrange concours de circonstances inspirait à l'esprit de la comtesse un soupçon que son cœur et le souvenir de la conduite d'Alleyn rejetaient à l'instant. Elle avait appris ce qui s'était passé entre le comte et lui dans la galerie ; son absence soudaine, l'événement qui s'en était suivi, et sa fuite subséquente formaient une chaîne de semi-preuves, qui la forçaient malgré elle à le croire complice de l'affaire qui venait de replonger sa maison dans le malheur.

Marie avait trop de confiance à la probité du jeune homme pour admettre un soupçon de cette nature. Elle rejeta avec dédain toute suggestion qui pouvait offrir l'idée d'Alleyn alliée à celles du déshonneur, et elle crut qu'il était impossible qu'il fût coupable d'une action aussi basse que celle dont il s'agissait. Néanmoins elle éprouvait une étrange inquiétude à son sujet, et elle était continuellement tourmentée d'appréhensions cruelles pour sa sûreté. L'angoisse dans laquelle il avait quitté l'appartement, le traitement injurieux que lui avait fait son frère, et son absence précipitée, tout conspirait à la faire craindre que le désespoir ne l'eut poussé à quelque acte de suicide.