Le comte, dans le délire de la fièvre, ne rêvait qu'à Laure et à Alleyn, c'étaient les seuls sujets de ses extravagances. Saisissant un jour la main de Marie, qui était assise à côté de son lit, et la fixant pendant quelque tems : « Ne pleurez pas, dit-il, ma chère Laure, ni Malcolm, ni aucun pouvoir terrestre ne sera capable de vous séparer de moi ; ses murailles… ses gardes… qu'est-ce que cela? Je vous arracherai de ses mains ou je périrai. J'ai un ami dont la valeur fera beaucoup pour nous ; un ami… ô! ne le nommez pas ; nous sommes dans des tems bien étranges ; prenez garde à qui vous vous fiez. Je lui aurais donné ma vie… mais non… Je ne veux pas le nommer ». Se tournant ensuite subitement de l'autre côté du lit, et regardant fixement vers la porte avec une expression de chagrin qu'il est impossible de décrire :
« Tous les maux dont mon plus cruel ennemi eût pu m'accabler, toutes les horreurs de l'emprisonnement et de la mort n'ont jamais laissé dans mon ame un trait aussi perçant que ton infidélité. » Marie fut tellement choquée de cette scène, qu'elle quitta la chambre et se retira dans son appartement pour se livrer à toute la douleur qu'elle lui causait.
L'état d'Osbert devint tous les jours plus alarmant ; et la fièvre qui n'était pas encore à sa crise, tenait ses amis suspendus entre la crainte et l'espérance. Dans un de ses momens de calme, s'adressant à la comtesse de la manière la plus pathétique, il la pria, comme il était probable que la mort allait le séparer de celle qu'il aimait le plus, de lui permettre de voir Laure encore une fois. Elle vint fondant en larmes, et il s'en suivit une scène de douleur au-dessus de toute expression. Il lui fit ses derniers adieux ; elle jeta sur lui un dernier regard ; et s'arrachant de ses bras le cœur brisé, elle fut portée à Dunbayne dans un état presque aussi dangereux que celui du comte.
L'agitation qu'il avait éprouvée pendant cette entrevue, lui causa un retour de transport plus violent qu'aucun des accès dont il eût encore été tourmenté ; à la fin, épuisé de fatigue, il tomba dans un profond sommeil qui dura, sans intermission, pendant vingt-quatre heures. Ce repos donna à la comtesse et à Marie, qui le veillaient alternativement, la consolation de l'espérance. Quand il s'éveilla il était sensiblement mieux, et dans un état bien différent de celui où on l'avait laissé quelques heures auparavant. La crise était alors passée, et depuis cette époque la maladie diminua rapidement jusqu'à ce qu'il eut recouvré la plénitude de sa santé.
La joie de Laure, dont la santé revenait progressivement avec sa tranquillité et celle de sa famille, fut telle que les belles qualités d'Osbert le méritaient. Cette joie fut néanmoins un peu interrompue par le comte de Sant-Morin, qui, entrant un jour dans l'appartement de la baronne, des lettres à la main, lui dit qu'il venait d'apprendre la mort d'un parent éloigné, qui lui avait légué des biens considérables, et dont il était absolument nécessaire qu'il allât, sans délai, prendre possession ; qu'en conséquence il était obligé, malgré lui, de partir sur-le-champ pour la Suisse. Quoique la baronne et ses amis prissent part à sa bonne fortune, ils étaient tous fâchés de son départ précipité. Il prit congé de tout le monde, et particulièrement de Marie, pour qui son amour était toujours le même, avec la plus grande émotion. Le vuide qu'il laissa dans leur société ne put aisément se remplir, et furent long-tems à reprendre leur gaieté ordinaire.
On faisait alors des préparatifs pour le mariage d'Osbert et de Laure, et le jour de la célébration fut enfin déterminé ; la cérémonie devait avoir lieu dans une chapelle du château de Dunbayne ; un chapelain de la baronne devait officier ; il n'y avait que Marie pour accompagner la mariée ; la comtesse et la baronne se proposaient d'assister à la cérémonie. La présence de Sant-Morin fut universellement regrettée, car c'était lui qui devait présenter la future épouse. On appela à son défaut un Laird voisin, que la famille de la baronne avait toujours estimé. Les sollicitations de Laure firent consentir Marie à passer la nuit qui précédait le mariage au château de Dunbayne. A la fin, le jour si long-tems désiré et attendu par le comte avec tant d'impatience, arriva. Il faisait extrêmement beau, et la joie qui brillait dans ses yeux semblait donner un nouveau lustre à tout ce qui l'environnait. Il partit avec la comtesse pour Dunbayne, jouissant du plaisir avec lequel il reviendrait, par cette même route, au château d'Athlin, accompagné de Laure, et uni avec elle par des liens que la mort seule pouvait briser. A leur arrivée, ils furent reçus par la baronne qui demanda où était Marie. Lorsque la comtesse et Osbert apprirent qu'on ne l'avait point vue, ils éprouvèrent la plus grande consternation. Le château ne fut plus qu'une scène de confusion ; les noces furent différées. Le comte retourna sur-le-champ à Athlin pour envoyer ses gens à la recherche de Marie. Il fut instruit que les domestiques chargés d'accompagner sa sœur n'avaient point reparu depuis son départ. Cette nouvelle redoubla ses alarmes ; il monta lui-même à cheval pour aller à sa poursuite, ne sachant cependant pas quel chemin il devait prendre. Plusieurs jours se passèrent en recherches inutiles ; on ne put découvrir les moindres traces de sa fuite.
CHAPITRE XII.
Marie est enlevée par une bande d'hommes armés. Ils la conduisent à travers une forêt et une longue bruyère. Ils s'arrêtent sous les ruines d'une vieille abbaye. — Orage affreux. — Cris de Marie. — Combat des brigands. — Alleyn est attiré par le bruit ; il est assailli par les brigands. — Arrivée d'Osbert et de ses gens. — Les brigands mis en fuite, et deux d'entr'eux arrêtés. — Découverte du complot tramé pour l'enlèvement de Marie. — Osbert revient au château d'Athlin avec Marie et Alleyn. Ce dernier est reconnu pour être le fils de la baronne de Malcolm. — Mariages d'Osbert et de Laure ; d'Alleyn et de Marie.