Marie était pendant ce tems-là en proie à des frayeurs accablantes. En allant à Dunbayne, elle avait été attaquée par une bande d'hommes armés qui, après avoir engagé un combat simulé avec ses domestiques, l'avaient enlevée sans connaissance. Lorsqu'elle revint à elle-même elle se trouva au milieu d'une forêt, dont l'obscurité était encore augmentée par les ombres de la nuit. La lune qui commençait à s'élever et à se faire apercevoir à travers les arbres, ne servit qu'à lui découvrir l'aspect effrayant de l'endroit et le nombre d'hommes qui l'environnaient ; ses craintes la privèrent, pour ainsi dire, de sa raison. Ils voyagèrent toute la nuit en observant le plus profond silence. Au point du jour elle arriva sur les bords d'une vaste bruyère dont ses yeux ne purent découvrir les bornes.

Avant de passer ce désert ils s'arrêtèrent à l'entrée d'une caverne formée dans le roc, ombragée par des pins et des sapins, où, étendant leur déjeûner sur l'herbe, ils offrirent des rafraîchissemens à Marie, dont le désordre était trop grand pour lui permettre d'y toucher. Elle les supplia, dans les termes les plus touchans, de lui dire qui les avait envoyés et où ils la menaient ; mais ils demeurèrent insensibles à ses larmes et à ses sollicitations, et elle fut contrainte d'attendre, dans le silence de la terreur, le sort qu'on lui destinait. Ils continuèrent leur route, et, vers la fin du jour, ils s'approchèrent des ruines d'une abbaye, dont les arches rompues et les tours isolées s'élevaient avec une grandeur lugubre à travers l'obscurité de la nuit. C'était l'habitant solitaire de ces lieux sauvages, monument de la mortalité et de la superstition ; la sombre majesté de son aspect semblait commander le silence et la vénération.

La froide rosée tombait abondamment, et Marie, fatiguée de corps et d'esprit, était presque mourante sur son cheval, lorsqu'ils s'arrêtèrent sous une arche de ces ruines. Elle n'était cependant pas insensible aux objets qui l'environnaient ; la triste solitude de l'endroit et l'aspect imposant du bâtiment, dont l'effet était augmenté par l'approche des ténèbres, la remplirent d'horreur, et quand on la descendit de cheval, elle fit un cri de désespoir. Ils la portèrent par un chemin rompu dans une partie du bâtiment qui avait été autrefois les cloîtres de l'abbaye, mais qui tombait alors en ruine et qui était couverte de lierre. Il y avait cependant à l'extrémité de ces cloîtres un pavillon qui avait plus fortement résisté aux ravages du tems ; le toit en était entier, et les cadres brisés des fenêtres tenaient encore. Ce fut là qu'ils portèrent Marie, où ils la laissèrent, presque sans vie, sur le pavé couvert d'herbe, tandis que quelques-uns des brigands se hâtèrent d'allumer un feu de fougère et de toutes les broussailles qu'ils purent ramasser.

Ils tirèrent leurs provisions et se placèrent autour du feu, où à peine étaient-ils assis, que le bruit éloigné du tonnerre annonça l'approche d'une tempête. Il y eut effectivement un orage affreux avec des coups de tonnerre qui ébranlèrent l'abbaye jusques dans ses fondemens. Ils étaient à l'abri de la pluie ; mais les éclairs redoublés qui pénétraient avec force à travers les fenêtres les alarmèrent tous. Marie poussa des cris aigus, et la crainte dont les brigands étaient pénétrés ne les empêcha pas de prononcer d'horribles imprécations contre sa détresse ; l'un d'entr'eux, dans la fureur de son ressentiment, jura qu'elle serait bâillonnée, et saisit ses mains sans défense pour exécuter ses menaces. Ses cris redoublèrent. Les domestiques qui l'avaient trahie n'étaient pas encore assez endurcis dans le crime pour voir sa détresse sans émotion ; quoiqu'ils eussent cédé à l'appât d'une récompense ils ne voulaient pas que leur maîtresse éprouvât des rigueurs inutiles. Ils s'opposèrent aux brigands, et il s'éleva entr'eux une querelle dont la violence fut telle qu'ils en vinrent aux mains.

Au milieu des coups de tonnerre, les sermens et les exécrations des combattans ajoutaient une nouvelle terreur à la scène. Les brigands furent plus forts que leurs adversaires, et Marie, voyant que la victoire se décidait contre elle, poussa un cri perçant. Le bruit de quelqu'un qui approchait attira l'attention de toute la bande. Presqu'au même instant un homme s'élança au milieu d'eux, et, tirant l'épée, demanda la cause du tumulte. Marie, étendue par terre, presque expirante, leva alors les yeux ; mais quelle fut sa surprise et ses sensations lorsqu'elle aperçut Alleyn, qui resta pétrifié d'horreur! Avant qu'il pût voler à son secours, les attaques des brigands l'obligèrent à se défendre : il para, pendant quelque tems, les coups qu'ils lui portèrent, mais il aurait inévitablement succombé si le bruit d'une marche n'avait un moment suspendu leur fureur. Le pavillon fut en un instant rempli d'hommes armés. L'étonnement d'Alleyn devint encore plus grand, car c'était Osbert à la tête d'un parti. Dès que celui-ci aperçut Alleyn, il s'arrêta tout court et demeura stupéfait. Reprenant néanmoins sa fermeté, il lui commanda de se défendre. La voix de son frère rappela Marie à elle-même, et remarquant leurs attitudes menaçantes, elle recueillit assez de force pour se jeter au milieu d'eux ; Alleyn laissant tomber son épée, courut à elle pour la secourir, mais le comte le repoussa et serra sa sœur contre son sein. « Ecoutez-moi, Osbert », fut tout ce qu'elle put prononcer. « Apprenez-moi qui l'a amenée ici », dit fièrement Osbert à Alleyn. « Je n'en sais rien, répliqua celui-ci, demandez-le à ces gens que vos domestiques viennent d'arrêter. Si ma vie vous est odieuse, frappez et épargnez-moi le chagrin de la défendre contre le frère de Marie. » Le comte hésita de surprise, et la générosité d'Alleyn le fit rougir. Il allait continuer, mais il fut interrompu par l'arrivée de ses domestiques qui, après un violent combat avec les brigands, en avaient saisi deux qu'ils amenaient à leur maître ; le reste avait fui. Le comte reconnut dans l'un d'eux son propre valet, qui, ne pouvant soutenir sa présence, tomba à ses pieds et implora sa miséricorde. « Misérable », s'écria le comte, en le saisissant, et tenant son épée levée sur sa tête, « dis-moi par quelle impulsion tu as agi, et tout ce que tu sais de cette affaire ; souviens-toi que ta vie dépend de la vérité de tes aveux. » — « Je dirai la vérité, Milord, la vérité toute entière », répliqua ce malheureux en tremblant, « je vous le promets. Il y a environ trois semaines ; non, je me trompe, il y a quinze jours, lorsqu'on m'envoya porter un message à Lady Malcolm, le valet de chambre du comte Sant-Morin, » — « le comte Sant-Morin! » répétèrent tous ceux qui étaient présens. « Mais continue, dit Osbert. — Le valet du comte de Sant-Morin me tira dans une chambre à l'écart, et me dit d'y attendre son maître qui allait s'y rendre à l'instant. » — « Sois prompt, dit le comte, au fait. » — « Oui, milord ; le comte vint et me dit : « Robert il y a long-tems que je vous observe, et je crois qu'on peut se fier à vous » ; voilà ce qu'il m'a dit, milord, Dieu me pardonne! — Bien, bien, continue! — A quoi pensais-je? oui, il m'a dit « je crois qu'on peut se fier à vous. » — « Ah! c'en est trop, coquin, tu abuses de ma patience, pour donner à tes complices le tems de s'échapper ; sois prompt, ou tu es mort. » — « Il tira de sa poche une poignée de louis qu'il me donna. Pouvez-vous garder un secret, Robert, me demanda-t-il? Oui, monsieur le comte, lui répondis-je, Dieu me pardonne! » — « Eh bien! faites attention à ce que je vais vous dire! Vous accompagnez souvent votre jeune maîtresse quand elle va à Dunbayne. » — « Ce fut donc le comte de Sant-Morin qui te chargea de l'exécution de ce projet? » — « Pas moi seul, milord. » — « Répons-moi, le comte est-il auteur de ce complot? » — « Oui milord. » — « Et où est-il? » ajouta Osbert d'un ton furieux. — « Je ne sais pas, milord. » — « Tu ne sais pas, malheureux! pense à ta vie. » — « Je n'en sais réellement rien. Vous savez, milord, qu'il s'est embarqué près du château de Dunbayne, et nous allions le trouver à un endroit éloigné de la côte, où nous devions tous nous embarquer pour le continent. » — « Il est impossible que vous ignoriez le lieu de votre destination », dit le comte, en se tournant vers l'autre prisonnier ; « où est celui qui vous emploie? » — « Je ne suis pas fait pour le dire », répondit celui-ci d'un ton hautain. — « Révèle-moi la vérité », ajouta le comte, en tournant vers lui la pointe de son épée, « ou je te la ferai dire de force. » — « L'endroit où nous devions trouver le comte n'a point de nom. » — « Vous savez où c'est? » — « Oui. » — « Conduisez-y moi. » — « Jamais. » — « Jamais? il y va de votre vie », dit Osbert, en lui tenant l'épée sur la poitrine. — « Frappez », dit Sant-Morin, en jetant le manteau qui le cachait ; « frappez et délivrez-moi d'une existence que l'amour m'a rendu odieuse ; frappez, et faites que le premier moment où je suis entré ici soit le dernier de mon crime. » Marie poussa un faible cri ; le reste de ses forces l'abandonna, et elle tomba évanouie sur le pavé. Osbert recula de quelques pas, et resta suspendu dans l'étonnement. Il est impossible d'exprimer les regards de tous les spectateurs. « Prenez une épée, dit le comte, revenant à lui, et défendez-vous. » — « Jamais, milord, jamais! quoique la force de ma passion m'ait poussé à vous enlever une sœur, je n'aggraverai pas mon crime par l'assassinat du frère. J'ai déjà une fois mis votre vie en danger, quoique ce ne fût pas mon intention ; et Dieu sait les angoisses que cet accident m'a causées! L'impétuosité de ma passion m'a poussé avec une force irrésistible ; elle m'a fait violer les droits de la reconnaissance, de l'amitié et de l'humanité. Vivre dans la honte, et dans le sentiment du crime est un tourment mille fois plus cruel que la mort. Que votre épée vous rende justice, et épargnez-moi la douleur de faire long-tems la comparaison de ce que je suis d'avec ce que j'ai été. » — « Allons : trêve de tout cela, dit le comte, défendez-vous! » Sant-Morin refusa de nouveau. « Et vous misérable, » dit Osbert en se tournant vers l'homme qui avait avoué le complot, « vous prétendiez ignorer la présence du comte de Sant-Morin! votre perfidie sera punie comme elle le mérite. » — « Aussi sûr que j'implore votre miséricorde, milord, je ne savais pas qu'il fût ici. » — « Il dit la vérité, ajouta Sant-Morin, il ignorait l'endroit où il devait me rencontrer. J'approchais de ces lieux pour me découvrir au cher objet de ma passion, quand vos gens me surprirent et m'arrêtèrent. » Marie confirma le témoignage du comte Suisse, en disant qu'elle ne l'avait point encore vu depuis qu'elle avait quitté le château de Dunbayne. Elle demanda grâce pour lui, ainsi que pour les domestiques qui s'étaient opposés à la cruauté de leurs camarades. « Je ne suis pas un assassin, dit Osbert ; que le comte prenne une épée, et se batte à armes égales. » — « La vertu sera-t-elle donc réduite à l'égalité avec le vice? reprit le comte, non milord, plongez-moi votre épée dans le cœur et expiez mon offense. » Osbert insista encore pour qu'il se défendît, et Sant-Morin refusa. Touché de leur ancienne amitié, et affligé qu'une ame comme celle du comte eût succombé sous l'empire du vice, Osbert jeta son épée par terre, et mû par une espèce de tendresse, il dit : « Allez, monsieur, votre personne est en sûreté, et si cela est nécessaire à votre tranquillité, en lui tendant la main, acceptez mon pardon. » Sant-Morin, accablé par cet acte de générosité et par le sentiment d'en être indigne, se recula et parla ainsi : « Que votre générosité n'excite pas en moi des remords encore plus aigus que ceux que j'éprouve. Je puis supporter vos reproches, je sollicite votre vengeance ; mais vos bontés m'accablent. Jamais, milord, continua-t-il, les larmes aux yeux, jamais votre amitié ne sera souillée par un homme qui n'en est pas digne ; puisque vous ne voulez pas vous faire justice en prenant ma vie, je vais la terminer dans l'obscurité des régions éloignées. Cependant, avant que je parte, permettez-moi de vous demander encore une grace, ainsi qu'à cette dame chérie que j'ai offensée, et que mes yeux contemplent pour la dernière fois ; permettez-moi d'espérer que vous effacerez de votre mémoire jusqu'au souvenir de Sant-Morin. » Il termina cette phrase en poussant un profond soupir qui pénétra tous ceux qui étaient présens, et, sans attendre de réponse, il s'éloigna. La pitié avait fait détourner la tête à Osbert, et quand il voulut répliquer, il s'aperçut que le comte avait disparu ; il suivit ses pas dans le cloître ; il appela, mais inutilement.

Alleyn avait observé Sant-Morin avec un mélange de pitié et d'admiration ; et il soupira de la faiblesse de la nature humaine. « Comment, dit Osbert, en revenant soudain vers Alleyn, comment puis-je assez vous dédommager de mes soupçons et du traitement injurieux que je vous ait fait? Comment pourrez-vous me pardonner, et comment pourrai-je oublier mon injustice? Mais le mystère de cette affaire et les apparences plaident en ma faveur. » — « Oh! ne parlons plus de cela, milord, répliqua Alleyn, avec émotion ; réjouissons-nous seulement de la sûreté de notre chère dame, et offrons-lui les secours dont elle a besoin. » Le feu fut rallumé, et les domestiques d'Osbert lui présentèrent du vin et d'autres rafraîchissemens. Marie, qui n'avait pris aucune nourriture depuis qu'elle avait quitté le château, but alors un verre de vin, ce qui ranima ses esprits et la disposa à prendre d'autres rafraîchissemens. Elle demanda au comte par quelle heureuse circonstance il était parvenu à découvrir les traces des brigands. « Depuis le moment où je fus instruit de votre fuite, dit-il, je suis à votre poursuite. Le hasard m'avait conduit dans ces déserts, lorsque l'orage me força de me réfugier sous ces ruines. La lumière et le bruit confus de voix m'attirèrent vers le cloître, où, à mon grand étonnement, je vous apperçus avec Alleyn : épargnez-moi le souvenir de ce qui s'est passé après ». Marie aurait voulu savoir ce qui avait amené Alleyn dans cet endroit ; mais sa délicatesse lui fit garder le silence. Cependant Osbert, qui jusqu'ici n'avait pensé qu'à sa sœur, la tira de l'incertitude d'un plus long suspens. « Par quel étrange accident vous trouvez-vous ici, dit-il à Alleyn, et quel motif vous a engagé à vous absenter si long-tems du château? » A la dernière question le jeune homme rougit, et il lui échappa un soupir involontaire. Marie comprit bien cette rougeur et le soupir, et attendit sa réponse dans une vive agitation. « Je fuyais, milord, pour ne point encourir votre disgrace et pour m'éloigner d'un objet, hélas! trop dangereux pour ma tranquillité. Je cherchais à déraciner, par l'absence, une passion sans espérance, mais qui, à ce que je m'aperçois, tient à mon existence ; mais pardonnez-moi, milord, si je rappelle un sujet qui doit être pénible pour nous tous. Je quittai la chaumière de mon père avec un peu d'argent et quelques comestibles, et depuis ce tems-là, j'ai erré dans toute la campagne, misérable et désespéré, passant les nuits dans les cabanes que le hasard me faisait rencontrer, dans le dessein d'aller plus loin et de m'enrôler pour le service de ma patrie. Je fus surpris par la nuit au milieu de cette bruyère, et comme je marchais, sans savoir où j'allais, j'entendis au loin des cris de détresse. Je redoublai le pas ; mais le bruit qui me dirigeait cessa, et il s'en suivit un calme silence. Comme je réfléchissais, incertain de la route que je devais tenir, j'aperçus une faible lumière à travers les ténèbres : je m'efforçai de marcher vers ses rayons ; ils me conduisirent à ces ruines dont l'apparence majestueuse me fit éprouver une frayeur momentanée. Mes oreilles furent alors frappées d'un bruit confus de voix venant de l'intérieur ; et comme j'étais indécis si je devais entrer, j'entendis de nouveau les mêmes cris de détresse qui m'avaient d'abord alarmé. Je suivis ces sons qui m'amenèrent à l'entrée du cloître, à l'extrémité, duquel j'aperçus un parti d'hommes se battant les uns contre les autres ; je tirai l'épée et m'avançai, et les sensations que j'éprouvai en voyant lady Marie, ne sauraient s'exprimer! »

— « Le ciel vous a encore une fois rendu le libérateur de Marie », dit le comte, des larmes de reconnaissance tombant de ses yeux : « Ah! que ne puis-je écarter cet obstacle qui vous prive de votre juste récompense! » Un profond soupir fut toute la réponse d'Alleyn ; il garda un morne silence. Jamais un conflit plus violent de passions opposées n'avait agité le cœur du comte. Le mérite d'Alleyn sortait toujours avec plus d'éclat des ombres dont le malheur l'avait enveloppé. Son enthousiasme noble et désintéressé pour la cause de la justice, l'avait d'abord attaché à Osbert, et l'avait engagé dans une suite d'entreprises et de dangers qui exigeaient de la valeur, des connaissances et de la constance. Il lui avait rendu des services au-dessus de toute récompense ; il l'avait arraché à la captivité et à la mort, et avait deux fois délivré Marie des dangers les plus imminens. Toutes ces circonstances se présentaient à-la-fois à l'esprit du comte ; mais les préjugés d'un ancien orgueil s'opposaient à leur influence et en affaiblissaient l'effet.

La joie que ressentait Marie de voir Alleyn en sûreté et encore digne de l'estime qu'elle avait conçue pour lui, était détruite par l'amertume de la réflexion, et la réflexion lui causait une mélancolie qui ajoutait à la langueur de sa maladie. Au point du jour, ils quittèrent l'abbaye et partirent pour retourner au château, le comte ayant pressé Alleyn de les y accompagner.

Dans le chemin, les esprits étaient différemment occupés. Osbert réfléchissait à la conduite d'Alleyn et au dernier événement. Marie pensait principalement aux vertus de son amant et aux dangers qu'elle avait évités ; Alleyn déplorait son malheureux sort et présageait de nouvelles épreuves. Les pensées du comte ne l'empêchèrent cependant pas de questionner le domestique gagné par Sant-Morin, sur les autres particularités du complot. Les paroles prononcées par ce dernier, qu'il avait déjà mis sa vie en danger, n'avaient point échappé à Osbert, quoiqu'elles eussent été dites dans un moment où il régnait trop d'agitation pour lui permettre d'en demander l'explication. Il le fit alors parler sur la scène mystérieuse du souterrain. « Vous connaissez sans doute les individus qui m'ont blessé ». « Quelque méchant que je sois, milord, je n'eus aucune part à cette affaire, je n'aurais jamais voulu attenter à vos jours ». « Mais vous savez qui ». « On — on — oui — oui, milord, on me l'a dit après ; mais ils n'avaient pas dessein de vous faire du mal ». « Ils ne voulaient pas me faire de mal. Quel était donc leur dessein, et qui étaient ces gens-là? » — « Cet accident arriva long-tems avant que le comte m'eût parlé. Je vous jure, milord, que je n'y eus aucune part, et Dieu sait combien j'ai été chagrin de la blessure de votre seigneurie ; et » — « Bien, bien ; dites-moi quels étaient les individus du souterrain, et ce qu'ils prétendaient faire. » — « Un de mes camarades m'a dit,… en me faisant promettre de garder le secret ; mais il est juste que votre seigneurie sache tout ; et j'espère que votre seigneurie me pardonnera de m'être laissé séduire. « Robert, me dit-il, un jour que nous parlions ensemble de ce qui était arrivé ; Robert, cette affaire-ci est plus compliquée que vous ne pensez ; mais il ne me convient pas de dire tout ce que je sais ». Là-dessus je le pressai ; mais il persista dans son refus. Alors je lui promis fidèlement de n'en point parler ; et à la fin il me dit : « Eh bien! monsieur le comte est amoureux de notre jeune dame ; et vraiment c'est la plus aimable demoiselle qu'on puisse voir, mais elle ne l'aime pas ; et, se trouvant ainsi rejeté, il est résolu de l'épouser d'une manière ou d'une autre ; il a dessein de s'introduire une nuit dans le château et de l'enlever ».

— « C'est donc le comte qui m'a blessé? Soyez court. » — « Non, milord, ce ne fut pas le comte lui-même, mais deux de ses gens qu'il avait envoyés pour examiner le château et en particulier les fenêtres de l'appartement de mademoiselle, d'où il avait dessein de l'enlever, lorsque tout serait préparé pour cela. Ces individus avaient été introduits dans le souterrain par un de mes camarades, et ils s'échappèrent par le même chemin. Leur rencontre avec votre seigneurie ne fut qu'accidentelle, et ils ne se battirent que pour se défendre ; car ils n'avaient point d'ordre d'attaquer qui que ce fût. » — « Et quel est le scélérat qui favorisa ce complot? » — « Ce fut mon camarade qui s'est enfui avec les domestiques du comte. Ce fut lui qui les introduisit dans les remparts. Pardonnez-moi, milord ; mais je n'ai pas osé le dire ; il avait menacé de me tuer si je violais le secret ».