Après un jour de fatigue et de réflexions peu agréables, ils arrivèrent au château d'Athlin. La comtesse, pendant l'absence de son fils, était restée dans des inquiétudes cruelles. La baronne s'était efforcée de la consoler et était constamment demeurée auprès d'elle. Tandis qu'elle était occupée à lui prodiguer les soins d'une tendre amitié, les oreilles de Maltida furent frappées d'un bruit de chevaux. « C'est mon fils, dit-elle, en se levant de sa chaise, c'est mon fils, il m'apporte la vie ou la mort! ». Elle n'en dit pas davantage, mais elle se précipita dans le vestibule, et un moment après elle serra contre son sein sa fille presque expirante. Les transports de cette scène sont au-dessus de toute description ; elle ne fut remplie que de larmes et de soupirs.
La joie universelle fut néanmoins soudainement interrompue par la baronne, qui avait suivi Maltida dans le vestibule et qui tomba tout d'un coup par terre sans connaissance ; la joie fit alors place à la surprise et aux secours qui lui furent administrés. Lorsque la baronne eut recouvré l'usage de ses sens, elle regarda vaguement autour d'elle : « Est-ce une vision : s'écria-t-elle, ou une réalité? » Toute la compagnie tourna les yeux de tous les côtés, et n'aperçut rien d'extraordinaire. « C'était lui-même ; son visage, ses traits ; son air gracieux que mon imagination s'est souvent représenté! » Ses yeux parurent encore chercher quelque objet chimérique ; et on commençait à croire que sa tête s'était soudainement dérangée. « Quoi! encore! dit-elle » ; et elle retomba au même instant. La compagnie regarda alors vers la porte, où la baronne avait fixé les yeux, et aperçut Alleyn qui apportait de l'eau à la comtesse : tout le monde porta alors ses regards sur lui. Il s'approcha, ignorant ce qui venait de se passer ; et sa surprise fut extrême lorsque la baronne, revenue à elle, fixa tristement les yeux sur lui, et lui dit de découvrir son bras. « C'est — mon Philippe, dit-elle, avec la plus vive émotion ; j'ai enfin retrouvé mon cher enfant ; cette fraise qu'il a sur le bras confirme mes conjectures. Envoyez chercher l'homme qui se dit votre père, et mon domestique Patrick ».
Il est plus aisé de concevoir que de décrire les sensations de la mère et du fils ; celles de Marie n'étaient guères inférieures aux leurs ; et tous les spectateurs attendaient avec impatience l'arrivée des deux individus dont le témoignage devait décider cette importante affaire. Ils vinrent. « Vous appelez ce jeune homme votre fils? » dit la baronne. — « Oui, madame », répliqua celui-ci d'un air confus qui trahissait ses paroles. Quand Patrick arriva, sa surprise soudaine, en voyant le vieillard, découvrit la vérité. — « Connaissez-vous cet homme-là », dit la baronne à Patrick. — « Oui, madame, je ne le connais que trop bien ; ce fut à lui que je donnai votre fils ». Le bon homme tressaillit. — « Ce jeune homme est-il donc fils de votre seigneurie? » — « Oui. » — « Eh bien! Dieu me pardonne de vous l'avoir si long-tems tenu caché! mais j'ignorais sa naissance, et je l'ai reçu dans ma chaumière comme un enfant trouvé, à qui lord Malcolm accordait des secours par charité ». Toute la compagnie se réunit autour d'eux. Alleyn tomba aux pieds de sa mère, et baigna sa main de ses larmes. « Bon Dieu! à quel dessein m'as-tu conservé? » Il n'en put dire davantage.
La baronne le releva et le pressa encore avec transport contre son sein. Ils furent long-tems sans pouvoir ouvrir la bouche, et la compagnie était trop affectée pour interrompre ce silence. A la fin la baronne présenta Laure à son frère. « Une pareille mère! ai-je aussi une pareille sœur? dit-il ». Laure répandait des larmes de joie sur son sein. Osbert fut le premier qui recouvra assez de présence d'esprit pour féliciter Alleyn ; et l'embrassant : « Heureux moment, dit-il, où je puis vous serrer dans mes bras comme un frère »! Tous les spectateurs témoignèrent alors leur joie et leurs félicitations, il n'y eut que Marie dont les émotions étaient trop vives, pour lui permettre de parler.
La compagnie passa alors dans le salon, et Marie se retira pour prendre du repos, dont elle avait un si grand besoin. Au bout de quelques heures, elle fut en état de reparaître, dans la salle à manger, au milieu de ses amis.
Après les premiers transports de cette scène, « J'ai encore beaucoup à espérer et beaucoup à craindre, dit Philippe Malcolm », qui n'avait quitté d'Alleyn que le nom. « Vous, madame, en s'adressant à la baronne, vous ne refuserez sans doute pas de plaider ma cause auprès de celle que j'ai si long-tems et si tendrement aimée. Puis-je espérer », ajouta-t-il, en prenant la main de Marie qui était debout auprès de lui, « que vous n'avez pas été insensible à mon attachement, et que vous confirmerez le bonheur qui m'est maintenant offert? » Un doux sourire, qu'il est impossible d'exprimer, perça à-travers cette mélancolie qui avait depuis long-tems obscurci ses traits, et que la découverte qui venait de se faire n'avait pas encore dissippé, et ses yeux donnèrent cet assentiment que sa langue refusait d'exprimer.
La conversation roula le reste du jour sur cette découverte et sur l'enlèvement de Marie. Il fut résolu de terminer le lendemain le mariage du comte.
Ces heureux événemens avaient engagé ce dernier à faire ouvrir les portes du château ; les murs retentissaient de joie et de la gaieté de ses gens, et la soirée finit par des réjouissances universelles.
Le lendemain matin la chapelle fut décorée pour célébrer le mariage d'Osbert ; il s'y rendit, accompagné de Laure, de Philippe Malcolm, de Marie et de toute la famille. Quand ils s'approchèrent de l'autel, le comte s'adressant à sa future, lui parla ainsi : « A présent, ma chère Laure, il nous est permis de célébrer ces noces deux fois si péniblement interrompues, et qui doivent mettre le comble à mon bonheur. Ce jour va réunir nos familles par de doubles liens et récompenser le mérite de mon ami. On voit aujourd'hui que cette vertu qui l'a engagé à embrasser pour un autre la cause de la justice, le poussait aussi d'une manière mystérieuse à recouvrer ses droits. La vertu peut pendant un tems être accompagnée du malheur, et la justice obscurcie par le triomphe passager du vice ; mais cette puissance, dont elles font les attributs, ne tarde pas à dissiper les ténèbres de l'erreur, et même dans ce monde à faire éclater sa justice ».
Osbert s'avança, et donnant à Philippe la main de Marie, « Voici, dit-il, un moment de félicité parfaite! je puis maintenant récompenser ces vertus que j'ai toujours admirées et ces services pour lesquels je n'avais point auparavant de récompense assez grande. »