On peut se souvenir qu'Emilie, peu d'heures avant, s'était glissée dans la chambre à coucher de sa tante, mais c'était par une petite porte. Le calme de madame Montoni lui fit juger qu'elle ignorait l'accident de son époux; elle voulut le lui raconter, et commença avec une extrême précaution; sa tante l'interrompit en lui disant qu'elle savait tout.
Emilie savait par elle-même qu'elle avait peu de raisons pour aimer Montoni, mais elle ne la croyait pas capable d'une aussi complète indifférence. Elle obtint la permission d'emmener Annette dans sa chambre, et elle s'y retira aussitôt.
Une trace de sang, qui marquait le corridor, conduisait droit à son appartement; et sur la place où le comte Morano avait combattu, le carreau en était tout couvert. Emilie frissonna, et se soutint sur Annette en y passant; elle voulut en arrivant, puisque la porte de l'escalier avait été ouverte, et qu'Annette était avec elle, examiner l'issue de cet escalier; à cette circonstance tenait essentiellement sa tranquillité. Annette, moitié curieuse, moitié effrayée, consentit volontiers à descendre; mais en se rapprochant elles retrouvèrent la porte verrouillée par dehors, et tout ce qu'elles purent faire fut de l'assurer en dedans, en y plaçant les meubles les plus lourds qu'il leur fut possible de remuer. Emilie alla se mettre au lit, et Annette resta sur une chaise près de la cheminée, où quelques charbons fumaient encore.
CHAPITRE XIX.
Il est nécessaire de rapporter maintenant quelques circonstances dont le brusque départ de Venise et la suite rapide d'événements qui se succédèrent au château n'avaient pas permis de s'occuper.
Le matin même de ce départ, Morano, à l'heure convenue, se rendit à la maison de Montoni, pour y recevoir son épouse. Il fut un peu surpris du silence et de la solitude des portiques, que remplissaient ordinairement les domestiques de Montoni; mais sa surprise bientôt fit place au comble de l'étonnement, et cet étonnement à la rage, quand une vieille femme ouvrit la porte, et dit à ses serviteurs que son maître, sa famille et toute sa suite avaient quitté Venise de très-bonne heure pour aller en terre ferme. N'en pouvant croire ses gens, il sortit de sa gondole, et courut dans la salle pour en apprendre davantage. La vieille femme, qui seule avait soin de la maison, persista dans son histoire, et la solitude des appartements déserts le convainquit de la vérité.
Quand la bonne femme se fut remise de sa frayeur, elle lui conta tout ce qu'elle savait; c'était, à la vérité, bien peu de chose, mais assez pour apprendre à Morano que Montoni était allé à son château des Apennins. Il l'y suivit, aussitôt que ses gens eurent achevé ses préparatifs. Un ami l'accompagnait, ainsi qu'un grand nombre de domestiques. Il était décidé à obtenir Emilie, ou à faire tomber sur Montoni toute sa vengeance. Quand son esprit fut remis de sa première effervescence, et que ses idées se furent éclaircies, sa conscience lui suggéra certains souvenirs qui expliquaient assez toute la conduite de Montoni. Mais comment ce dernier aurait-il pu soupçonner une intention que lui seul connaissait, et qu'il ne pouvait deviner? Sur ce point, néanmoins, il avait été trahi par l'intelligence sympathique qui existe pour ainsi dire entre les âmes peu délicates, et qui fait juger à un homme ce qu'un autre doit faire dans une circonstance donnée. C'est ce qui était arrivé à Montoni. Il avait acquis, à la fin, la preuve irrécusable de ce que déjà il soupçonnait: c'est que la fortune de Morano, au lieu d'être considérable, comme d'abord il l'avait cru, était, au contraire, en assez mauvais état. Montoni n'avait favorisé ses prétentions que par des motifs personnels, par orgueil, par avarice. Une alliance avec un noble vénitien aurait sûrement satisfait l'un, et l'autre spéculait sur les propriétés d'Emilie en Gascogne, qu'on devait lui abandonner le jour même de son mariage. Il avait, dès le premier moment, suspecté en quelque chose le dérangement et la folie du comte, mais c'était seulement à la veille des noces projetées qu'il s'était convaincu de sa ruine. Il n'hésita pas à conclure que Morano le frustrait sûrement des propriétés d'Emilie, et cette pensée ne fut plus un doute quand, après être convenus de signer le traité la nuit même, le comte manqua à sa parole. Un homme aussi peu réfléchi, aussi distrait que Morano, dans un moment où ses noces l'occupaient, avait bien pu oublier un pareil engagement, sans que ce fût à dessein; mais Montoni n'hésita point à l'expliquer dans ses propres idées. Après avoir attendu longtemps l'arrivée du comte, il avait commandé à tous ses gens d'être prêts au premier signal. En se pressant de gagner Udolphe, il voulait soustraire Emilie à toutes les recherches de Morano, et rompre cette affaire sans s'exposer à aucune altercation. Si le comte, au contraire, n'avait, comme il les appelait, que des prétentions honorables, il suivrait sans doute Emilie, et signerait l'écrit projeté. Avec cette condition, l'intérêt de Montoni pour elle était si nul, qu'il l'aurait sacrifiée sans scrupule aux désirs d'un homme ruiné, dans l'unique vue de s'enrichir lui-même. Il s'abstint néanmoins de lui dire un seul mot sur les motifs de son départ, dans la crainte qu'une autre fois un rayon d'espérance ne la rendît moins traitable.
C'est par ces considérations qu'il avait soudain quitté Venise; et, par des considérations opposées, Morano l'avait poursuivi à travers les précipices de l'Apennin. Quand on annonça son arrivée, Montoni, ne doutant pas qu'il ne vînt accomplir sa promesse, se hâta de le recevoir; mais la rage, les expressions, le maintien de Morano lorsqu'il entra, le détrompèrent au moment même. Montoni expliqua en partie les raisons de son brusque départ, et le comte, persistant à demander Emilie, accabla Montoni de reproches, sans parler de l'ancien traité.
Montoni, à la fin, las de cette dispute, en remit la conclusion au lendemain, et Morano se retira avec quelque espérance sur l'apparente indécision de Montoni. Néanmoins, quand, au milieu du silence de sa chambre, il se rappela leur entretien, son caractère et les exemples de sa duplicité, le peu d'espoir qu'il conservait l'abandonna, et il résolut de ne pas perdre l'occasion d'obtenir autrement Emilie. Il appela son valet de confiance, lui dit son dessein, et le chargea de découvrir parmi les domestiques de Montoni quelqu'un qui voulût consentir à seconder l'enlèvement d'Emilie: il s'en remettait au choix et à la prudence de son agent; ce n'était pas à tort. Celui-ci découvrit un homme que Montoni dernièrement avait traité avec rigueur, et qui ne songeait qu'à le trahir. Cet homme conduisit Cesario autour du château, et par un passage secret l'introduisit à l'escalier: il lui indiqua ensuite un chemin plus court dans le bâtiment, et lui donna les clefs qui pouvaient favoriser sa retraite. L'homme fut d'avance bien récompensé de sa peine, et l'on a vu comment la trahison du comte avait été récompensée.
Montoni le lendemain fut comme à l'ordinaire; il avait seulement le bras soutenu par une écharpe: il fit le tour des remparts, et visita ses ouvriers: il en demanda un plus grand nombre, et revint au château, où des nouveaux venus l'attendaient.