—Ma chère tante, calmez-vous, dit Emilie; ce château, la maison de Venise sont à lui. Puis-je vous demander quelles sont les circonstances qui vous affligent plus particulièrement?
—Quelles circonstances! s'écria madame Montoni en colère; quoi, cela n'est-il pas suffisant? Depuis longtemps ruiné au jeu, il a encore perdu tout ce que je lui avais donné; il prétend aujourd'hui, que je lui livre mes contrats. Il est heureux pour moi que la plus grande partie de mes biens se trouve tout entière à mon nom: il veut les fondre aussi, et se jeter dans un infernal projet, dont lui seul peut comprendre l'idée; et... et... tout cela n'est-il pas suffisant?
—Assurément, dit Emilie: mais rappelez-vous, madame, que je l'ignorais absolument.
—Et n'est-il pas bien suffisant, reprit sa tante, que sa ruine soit absolue, qu'il soit écrasé de dettes, tellement que ni ce château, ni la maison de Venise ne lui resteraient, si ses dettes honorables ou déshonorantes se trouvaient payées?
—Je suis affligée de ce que vous me dites, dit Emilie.
—Et n'est-il pas bien suffisant, interrompit madame Montoni, qu'il m'ait traitée avec cette négligence, avec cette cruauté, parce que le lui refusais mes contrats; parce qu'au lieu de trembler à ses menaces, je l'ai défié avec résolution, et lui ai reproché une si honteuse conduite? moi, dont le seul tort est une trop grande bonté, une générosité trop facile! je me vois enchaînée pour la vie à ce vil, perfide et cruel monstre!
Emilie vit que ses malheurs n'admettaient point de consolation réelle, et méprisant les phrases communes, elle aima mieux garder le silence; mais madame Montoni, jalouse de toute son importance, prit ce silence pour celui de l'indifférence ou du mépris, et reprocha à Emilie l'oubli de ses devoirs et le manque de sentiment.
—Oh! comme je me défiais de cette sensibilité si vantée quand on la mettrait à l'épreuve! reprit-elle; je savais bien qu'elle ne vous enseignerait ni tendresse, ni affection pour des parents qui vous ont traitée comme leur fille.
—Pardonnez-moi, madame, dit Emilie avec douceur; je me vante peu, et si je le faisais, je ne me vanterais pas de ma sensibilité: c'est un don peut-être plus à craindre qu'à désirer.
—C'est à merveille, ma nièce, je ne disputerai point avec vous; mais comme je le disais, Montoni m'a menacée avec violence, si je refuse plus longtemps de lui signer l'abandon de mes contrats; c'était le sujet de notre contestation quand vous êtes entrée ce matin. Je suis maintenant déterminée: nul pouvoir sur la terre ne pourra m'y contraindre; je n'endurerai point tous ces procédés de sang-froid: il apprendra de moi ce que c'est que son caractère; je lui dirai tout ce qu'il mérite, en dépit de sa menace et de sa férocité.